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qui pardonne au passé et protège l'avenir, attachez-vous à rendre féconde

et humaine cette vie présente que vous méprisez, lorsque vous devriez la

respecter et vous y donner tout entier, avec votre force, votre abnégation

et votre charité. Maintenant, Albert, regardez-moi, et que vos yeux soient

dessillés. Je ne suis plus ni votre soeur, ni votre mère; je suis une

amie que le ciel vous a envoyée, et qu'il a conduite ici par des voies

miraculeuses pour vous arracher à l'orgueil et à la démence. Regardez-moi,

et dites-moi, dans votre âme et conscience, qui je suis et comment je

m'appelle.»

Albert, tremblant et éperdu, leva la tête, et la regarda encore, mais

avec moins d'égarement et de terreur que les premières fois.

«Vous me faites franchir des abîmes, lui dit-il; vous confondez par des

paroles profondes ma raison, que je croyais supérieure (pour mon malheur)

à celle des autres hommes, et vous m'ordonnez de connaître et de

comprendre le temps présent et les choses humaines. Je ne le puis. Pour

perdre la mémoire de certaines phases de ma vie, il faut que je subisse

des crises terribles; et, pour retrouver le sentiment d'une phase

nouvelle, il faut que je me transforme par des efforts qui me conduisent

à l'agonie. Si vous m'ordonnez, au nom d'une puissance que je sens

supérieure à la mienne, d'assimiler ma pensée à la vôtre, il faut que

j'obéisse; mais je connais ces luttes épouvantables, et je sais que la

mort est au bout. Ayez pitié de moi, vous qui agissez sur moi par un

charme souverain; aidez-moi, ou je succombe. Dites-moi qui vous êtes, car

je ne vous connais pas; je ne me souviens pas de vous avoir jamais vue:

je ne sais de quel sexe vous êtes; et vous voilà devant moi comme une

statue mystérieuse dont j'essaie vainement de retrouver le type dans mes

souvenirs. Aidez-moi, aidez-moi, car je me sens mourir.»

En parlant ainsi, Albert, dont le visage s'était d'abord coloré d'un

éclat fébrile, redevint d'une pâleur effrayante. Il étendit les mains

vers Consuelo; mais il les abaissa aussitôt vers la terre pour se

soutenir, comme atteint d'une irrésistible défaillance.

Consuelo, en s'initiant peu à peu aux secrets de sa maladie mentale, se

sentit vivifiée et comme inspirée par une force et une intelligence

nouvelles. Elle lui prit les mains, et, le forçant de se relever, elle le

conduisit vers le siége qui était auprès de la table. Il s'y laissa

tomber, accablé d'une fatigue inouïe, et se courba en avant comme s'il

eût été près de s'évanouir. Cette lutte dont il parlait n'était que trop

réelle. Albert avait la faculté de retrouver sa raison et de repousser

les suggestions de la fièvre qui dévorait son cerveau; mais il n'y

parvenait pas sans des efforts et des souffrances qui épuisaient ses

organes. Quand cette réaction s'opérait d'elle-même, il en sortait

rafraîchi et comme renouvelé; mais quand il la provoquait par une

résolution de sa volonté encore puissante, son corps succombait sous la

crise, et la catalepsie s'emparait de tous ses membres. Consuelo comprit

ce qui se passait en lui:

«Albert, lui dit-elle en posant sa main froide sur cette tête brûlante,

je vous connais, et cela suffit. Je m'intéresse à vous, et cela doit vous

suffire aussi quant à présent. Je vous défends de faire aucun effort de

volonté pour me reconnaître et me parler. Écoutez-moi seulement; et si

mes paroles vous semblent obscures, attendez que je m'explique, et ne

vous pressez pas d'en savoir le sens. Je ne vous demande qu'une soumission

passive et l'abandon entier de votre réflexion. Pouvez-vous descendre

dans votre coeur, et y concentrer toute votre existence?

--Oh! que vous me faites de bien! répondit Albert. Parlez-moi encore,

parlez-moi toujours ainsi. Vous tenez mon âme dans vos mains. Qui que

vous soyez, gardez-la, et ne la laissez point s'échapper; car elle

irait frapper aux portes de l'Éternité, et s'y briserait. Dites-moi

qui vous êtes, dites-le-moi bien vite; et, si je ne le comprends pas,

expliquez-le-moi: car, malgré moi, je le cherche et je m'agite.

--Je suis Consuelo, répondit la jeune fille, et vous le savez, puisque

vous me parlez d'instinct une langue que seule autour de vous je puis

comprendre. Je suis une amie que vous avez attendue longtemps, et que

vous avez reconnue un jour qu'elle chantait. Depuis ce jour-là, vous avez

quitté votre famille, et vous êtes venu vous cacher ici. Depuis ce jour,

je vous ai cherché; et vous m'avez fait appeler par Zdenko à diverses

reprises, sans que Zdenko, qui exécutait vos ordres à certains égards,

ait voulu me conduire vers vous. J'y suis parvenue à travers mille

dangers....

--Vous n'avez pas pu y parvenir si Zdenko ne l'a pas voulu, reprit Albert

en soulevant son corps appesanti et affaissé sur la table. Vous êtes un

rêve, je le vois bien, et tout ce que j'entends là se passe dans mon

imagination. O mon Dieu! vous me bercez de joies trompeuses, et tout à

coup le désordre et l'incohérence de mes songes se révèlent à moi-même,

je me retrouve seul, seul au monde, avec mon désespoir et ma folie! Oh!

Consuelo, Consuelo! rêve funeste et délicieux! Où est l'être qui porte

ton nom et qui revêt parfois ta figure? Non, tu n'existes qu'en moi, et

c'est mon délire qui t'a créé!».

Albert retomba sur ses bras étendus, qui se raidirent et devinrent froids

comme le marbre.

Consuelo le voyait approcher de la crise léthargique, et se sentait

elle-même si épuisée, si prête à défaillir, qu'elle craignait de ne

pouvoir plus conjurer cette crise. Elle essaya de ranimer les mains

d'Albert dans ses mains qui n'étaient guère plus vivantes.

«Mon Dieu! dit-elle d'une voix éteinte et avec un coeur brisé, assiste

deux malheureux qui ne peuvent presque plus rien l'un pour l'autre!»

Elle se voyait seule, enfermée avec un mourant, mourante elle-même, et ne

pouvant plus attendre de secours pour elle et pour lui que de Zdenko dont

le retour lui semblait encore plus effrayant que désirable.

Sa prière parut frapper Albert d'une émotion inattendue.

«Quelqu'un prie à côté de moi, dit-il en essayant de soulever sa tête

accablée. Je ne suis pas seul! oh non, je ne suis pas seul, ajouta-t-il

en regardant la main de Consuelo enlacée aux siennes. Main secourable,

pitié mystérieuse, sympathie humaine, fraternelle! tu rends mon agonie

bien douce et mon coeur bien reconnaissant!»

Il colla ses lèvres glacées sur la main de Consuelo, et resta longtemps

ainsi.

Une émotion pudique rendit à Consuelo le sentiment de la vie. Elle n'osa

point retirer sa main à cet infortuné; mais, partagée entre son embarras

et son épuisement, ne pouvant plus se tenir debout, elle fut forcée de

s'appuyer sur lui et de poser son autre main sur l'épaule d'Albert.

«Je me sens renaître, dit Albert au bout de quelques instants. Il me

semble que je suis dans les bras de ma mère. O ma tante Wenceslawa! Si