souvenirs, rendent le premier impossible; la différence de nos conditions
rendrait le second humiliant et inacceptable pour moi. En revenant sur
de telles rêveries, vous rendriez mon dévouement pour vous téméraire,
coupable peut-être. Scellons par une promesse sacrée cet engagement que
je prends d'être votre soeur, votre amie, votre consolatrice, quand vous
serez disposé à m'ouvrir votre coeur; votre garde-malade, quand la
souffrance vous rendra sombre et taciturne. Jurez que vous ne verrez pas
en moi autre chose, et que vous ne m'aimerez pas autrement.
--Femme généreuse, dit Albert en pâlissant, tu comptes bien sur mon
courage, et tu connais bien mon amour, en me demandant une pareille
promesse. Je serais capable de mentir pour la première fois de ma vie;
je pourrais m'avilir jusqu'à prononcer un faux serment, si tu l'exigeais
de moi. Mais tu ne l'exigeras pas, Consuelo; tu comprendras que ce serait
mettre dans ma vie une agitation nouvelle, et dans ma conscience un
remords qui ne l'a pas encore souillée. Ne t'inquiète pas de la manière
dont je t'aime, je l'ignore tout le premier; seulement, je sens que
retirer le nom d'amour à cette affection serait dire un blasphème. Je me
soumets à tout le reste: j'accepte ta pitié, tes soins, ta bonté, ton
amitié paisible; je ne te parlerai que comme tu le permettras; je ne te
dirai pas une seule parole qui te trouble; je n'aurai pas pour toi un
seul regard qui doive faire baisser tes yeux; je ne toucherai jamais ta
main, si le contact de la mienne te déplaît; je n'effleurerai pas même
ton vêtement, si tu crains d'être flétrie par mon souffle. Mais tu
aurais tort de me traiter avec cette méfiance, et tu ferais mieux
d'entretenir en moi cette douceur d'émotions qui me vivifie, et dont tu
ne peux rien craindre. Je comprends bien que ta pudeur s'alarmerait de
l'expression d'un amour que tu ne veux point partager; je sais que ta
fierté repousserait les témoignages d'une passion que tu ne veux ni
provoquer ni encourager. Sois donc tranquille, et jure sans crainte
d'être ma soeur et ma consolatrice: je jure d'être ton frère et ton
serviteur. Ne m'en demande pas davantage; je ne serai ni indiscret ni
importun. Il me suffira que tu saches que tu peux me commander et me
gouverner despotiquement ... comme on ne gouverne pas un frère, mais
comme on dispose d'un être qui s'est donné à vous tout entier et pour
toujours.»
XLV.
Ce langage rassurait Consuelo sur le présent, mais ne la laissait pas
sans appréhension pour l'avenir. L'abnégation fanatique d'Albert prenait
sa source dans une passion profonde et invincible, sur laquelle le sérieux
de son caractère et l'expression solennelle de sa physionomie ne pouvaient
laisser aucun doute. Consuelo, interdite, quoique doucement émue, se
demandait si elle pourrait continuer à consacrer ses soins à cet homme
épris d'elle sans réserve et sans détour. Elle n'avait jamais traité
légèrement dans sa pensée ces sortes de relations, et elle voyait qu'avec
Albert aucune femme n'eût pu les braver sans de graves conséquences.
Elle ne doutait ni de sa loyauté ni de ses promesses; mais le calme
qu'elle s'était flattée de lui rendre devait être inconciliable avec un
amour si ardent et l'impossibilité où elle se voyait d'y répondre. Elle
lui tendit la main en soupirant, et resta pensive, les yeux attachés à
terre, plongée dans une méditation mélancolique.
«Albert, lui dit-elle enfin en relevant ses regards sur lui, et en
trouvant les siens remplis d'une attente pleine d'angoisse et de douleur,
vous ne me connaissez pas, quand vous voulez me charger d'un rôle qui me
convient si peu. Une femme capable d'en abuser serait seule capable de
l'accepter. Je ne suis ni coquette ni orgueilleuse, je ne crois pas être
vaine, et je n'ai aucun esprit de domination. Votre amour me flatterait,
si je pouvais le partager; et si cela était, je vous le dirais tout de
suite. Vous affliger par l'assurance réitérée du contraire est, dans la
situation où je vous trouve, un acte de cruauté froide que vous auriez
bien dû m'épargner, et qui m'est cependant imposé par ma conscience,
quoique mon coeur le déteste, et se déchire en l'accomplissant.
Plaignez-moi d'être forcée de vous affliger, de vous offenser, peut-être,
en un moment où je voudrais donner ma vie pour vous rendre le bonheur et
la santé.
--Je le sais, enfant sublime, répondit Albert avec un triste sourire.
Tu es si bonne et si grande, que tu donnerais ta vie pour le dernier des
hommes; mais ta conscience, je sais bien qu'elle ne pliera pour personne.
Ne crains donc pas de m'offenser, en me dévoilant cette rigidité que
j'admire, cette froideur stoïque que ta vertu conserve au milieu de la
plus touchante pitié. Quant à m'affliger, cela n'est pas en ton pouvoir,
Consuelo. Je ne me suis point fait d'illusions; je suis habitué aux plus
atroces douleurs; je sais que ma vie est dévouée aux sacrifices les plus
cuisants. Ne me traite donc pas comme un homme faible, comme un enfant
sans coeur et sans fierté, en me répétant ce que je sais de reste, que tu
n'auras jamais d'amour pour moi. Je sais toute ta vie, Consuelo, bien que
je ne connaisse ni ton nom, ni ta famille, ni aucun fait matériel qui te
concerne. Je sais l'histoire de ton âme; le reste ne m'intéresse pas.
Tu as aimé, tu aimes encore, et tu aimeras toujours un être dont je ne
sais rien, dont je ne veux rien savoir, et auquel je ne te disputerai que
si tu me l'ordonnes. Mais sache, Consuelo, que tu ne seras jamais ni à
lui, ni à moi, ni à toi-même. Dieu t'a réservé une existence à part, dont
je ne cherche ni ne prévois les circonstances; mais dont je connais le but
et la fin. Esclave et victime de ta grandeur d'âme, tu n'en recueilleras
jamais d'autre récompense en cette vie que la conscience de ta force et
le sentiment de ta bonté. Malheureuse au dire du monde, tu seras, en dépit
de tout, la plus calme et la plus heureuse des créatures humaines, parce
que tu seras toujours la plus juste et la meilleure. Car les méchants et
les lâches sont seuls à plaindre, ô ma soeur chérie, et la parole du
Christ sera vraie, tant que l'humanité sera injuste et aveugle:
_Heureux ceux qui sont persécutés!_ heureux ceux qui pleurent et qui
travaillent dans la peine!»
La force et la dignité qui rayonnaient sur le front large et majestueux
d'Albert exercèrent en ce moment une si puissante fascination sur
Consuelo, qu'elle oublia ce rôle de fière souveraine et d'amie austère
qui lui était imposé, pour se courber sous la puissance de cet homme
inspiré par la foi et l'enthousiasme. Elle se soutenait à peine, encore
brisée par la fatigue, et toute vaincue par l'émotion. Elle se laissa
glisser sur ses genoux, déjà pliés par l'engourdissement de la lassitude,
et, joignant les mains, elle se mit à prier tout haut avec effusion.
«Si c'est toi, mon Dieu, s'écria-t-elle, qui mets cette prophétie dans la
bouche d'un saint, que ta volonté soit faite et qu'elle soit bénie! Je
t'ai demandé le bonheur dans mon enfance, sous une face riante et puérile,