tu me le réservais sous une face rude et sévère, que je ne pouvais pas
comprendre. Fais que mes yeux s'ouvrent et que mon coeur se soumette.
Cette destinée qui me semblait si injuste et qui se révèle peu à peu, je
saurai l'accepter, mon Dieu, et ne te demander que ce que l'homme a le
droit d'attendre de ton amour et de ta justice: la foi, l'espérance et la
charité.»
En priant ainsi, Consuelo se sentit baignée de larmes. Elle ne chercha
point à les retenir. Après tant d'agitation et de fièvre, elle avait
besoin de cette crise, qui la soulagea en l'affaiblissant encore. Albert
pria et pleura avec elle, en bénissant ces larmes qu'il avait si longtemps
versée dans la solitude, et qui se mêlaient enfin à celles d'un être
généreux et pur.
«Et maintenant, lui dit Consuelo en se relevant, c'est assez penser à
nous-mêmes. Il est temps de nous occuper des autres, et de nous rappeler
nos devoirs. J'ai promis de vous ramener à vos parents, qui gémissent
dans la désolation, et qui déjà prient pour vous comme pour un mort. Ne
voulez-vous pas leur rendre le repos et la joie, mon cher Albert? Ne
voulez-vous pas me suivre?
--Déjà! s'écria le jeune comte avec amertume; déjà nous séparer! Déjà
quitter cet asile sacré où Dieu seul est entre nous, cette cellule que je
chéris depuis que tu m'y es apparue, ce sanctuaire d'un bonheur que je ne
retrouverai peut-être jamais, pour rentrer dans la vie froide et fausse
des préjugés et des convenances! Ah! pas encore, mon âme, ma vie! Encore
un jour, encore un siècle de délices. Laisse-moi oublier ici qu'il existe
un monde de mensonge et d'iniquité, qui me poursuit comme un rêve funeste;
laisse-moi revenir lentement et par degrés à ce qu'ils appellent la
raison. Je ne me sens pas encore assez fort pour supporter la vue de leur
soleil et le spectacle de leur démence. J'ai besoin de te contempler,
de t'écouter encore. D'ailleurs je n'ai jamais quitté ma retraite par une
résolution soudaine et sans de longues réflexions; ma retraite affreuse
et bienfaisante, lieu d'expiation terrible et salutaire, où j'arrive en
courant et sans détourner la tête, où je me plonge avec une joie sauvage,
et dont je m'éloigne toujours avec des hésitations trop fondées et des
regrets trop durables! Tu ne sais pas quels liens puissants m'attachent à
cette prison volontaire, Consuelo! tu ne sais pas qu'il y a ici un moi
que j'y laisse, et qui est le véritable Albert, et qui n'en saurait
sortir; un moi que j'y retrouve toujours, et dont le spectre me rappelle
et m'obsède quand je suis ailleurs. Ici est ma conscience, ma foi, ma
lumière, ma vie sérieuse en un mot. J'y apporte le désespoir, la peur,
la folie; elles s'y acharnent souvent après moi, et m'y livrent une lutte
effroyable. Mais vois-tu, derrière cette porte, il y a un tabernacle où
je les dompte et où je me retrempe. J'y entre souillé et assailli par le
vertige; j'en sors purifié, et nul ne sait au prix de quelles tortures
j'en rapporte la patience et la soumission. Ne m'arrache pas d'ici,
Consuelo; permets que je m'en éloigne à pas lents et après avoir prié.
--Entrons-y, et prions ensemble, dit Consuelo. Nous partirons aussitôt
après. L'heure s'avance, le jour est peut-être près de paraître. Il faut
qu'on ignore le chemin qui vous ramène au château, il faut qu'on ne vous
voie pas rentrer, il faut peut-être aussi qu'on ne nous voie pas rentrer
ensemble: car je ne veux pas trahir le secret de votre retraite, Albert,
et jusqu'ici nul ne se doute de ma découverte. Je ne veux pas être
interrogée, je ne veux pas mentir. Il faut que j'aie le droit de me
renfermer dans un respectueux silence vis-à-vis de vos parents, et de
leur laisser croire que mes promesses n'étaient que des pressentiments et
des rêves. Si on me voyait revenir avec vous, ma discrétion passerait
pour de la révolte; et quoique je sois capable de tout braver pour vous,
Albert, je ne veux pas sans nécessité m'aliéner la confiance et
l'affection de votre famille. Hâtons-nous donc; je suis épuisée de
fatigue, et si je demeurais plus longtemps ici, je pourrais perdre le
reste de force dont j'ai besoin pour faire ce nouveau trajet. Allons,
priez, vous dis-je, et partons.
--Tu es épuisée de fatigue! repose-toi donc ici, ma bien-aimée! Dors,
je veillerai sur toi religieusement; ou si ma présence t'inquiète, tu
m'enfermeras dans la grotte voisine. Tu mettras cette porte de fer entre
toi et moi; et tant que tu ne me rappelleras pas, je prierai pour toi
dans _mon église_.
--Et pendant que vous prierez, pendant que je me livrerai au repos, votre
père subira encore de longues heures d'agonie, pâle et immobile, comme je
l'ai vu une fois, courbé sous la vieillesse et la douleur, pressant de
ses genoux affaiblis le pavé de son oratoire, et semblant attendre que la
nouvelle de votre mort vienne lui arracher son dernier souffle! Et votre
pauvre tante s'agitera dans une sorte de fièvre à monter sur tous les
donjons pour vous chercher des yeux sur les sentiers de la montagne!
Et ce matin encore on s'abordera dans le château, et on se séparera le
soir avec le désespoir dans les yeux et la mort dans l'âme! Albert, vous
n'aimez donc pas vos parents, puisque vous les faites languir et souffrir
ainsi sans pitié ou sans remords?
--Consuelo, Consuelo! s'écria Albert en paraissant sortir d'un songe, ne
parle pas ainsi, tu me fais un mal affreux. Quel crime ai-je donc commis?
quels désastres ai-je donc causés? pourquoi sont-ils si inquiets? Combien
d'heures se sont donc écoulées depuis celle où je les ai quittés?
--Vous demandez combien d'heures! demandez combien de jours, combien de
nuits, et presque combien de semaines!
--Des jours, des nuits! Taisez-vous, Consuelo, ne m'apprenez pas mon
malheur! Je savais bien que je perdais ici la juste notion du temps, et
que la mémoire de ce qui se passe sur la face de la terre ne descendait
point dans ce sépulcre.... Mais je ne croyais pas que la durée de cet
oubli et de cette ignorance pût être comptée par jours et par semaines.
--N'est-ce pas un oubli volontaire, mon ami? Rien ne vous rappelle ici
les jours qui s'effacent et se renouvellent, d'éternelles ténèbres y
entretiennent la nuit. Vous n'avez même pas, je crois, un sablier pour
compter les heures. Ce soin d'écarter les moyens de mesurer le temps
n'est-il pas une précaution farouche pour échapper aux cris de la nature
et aux reproches de la conscience?
--Je l'avoue, j'ai besoin d'abjurer, quand je viens ici, tout ce qu'il y a
en moi de purement humain. Mais je ne savais pas, mon Dieu! que la douleur
et la méditation pussent absorber mon âme au point de me faire paraître
indistinctement les heures longues comme des jours, ou les jours rapides
comme des heures. Quel homme suis-je donc, et comment ne m'a-t-on jamais
éclairé sur cette nouvelle disgrâce de mon organisation?
--Cette disgrâce est, au contraire, la preuve d'une grande puissance
intellectuelle, mais détournée de son emploi et consacrée à de funestes