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chanoinesse et les deux femmes coururent à elle pour la secourir. Consuelo

resta étendue et livide, appuyée sur le bras d'Albert qui avait laissé

tomber son front sur le sein de l'agonisante et ne paraissait pas plus

vivant qu'elle. La chanoinesse n'eut pas plus tôt fait déposer Amélie sur

son lit, qu'elle revint sur le seuil de la chambre de Consuelo.

«Eh bien, monsieur le chapelain? dit-elle d'un air abattu.

--Madame, c'est la mort! répondit le chapelain d'une voix profonde, en

laissant retomber le bras de Consuelo dont il venait d'interroger le pouls

avec attention.

--Non, ce n'est pas la mort! non, mille fois non! s'écria Albert en se

soulevant impétueusement. J'ai consulté son coeur, mieux que vous n'avez

consulté son bras. Il bat encore; elle respire, elle vit. Oh! elle vivra!

Ce n'est pas ainsi, ce n'est pas maintenant qu'elle doit finir. Qui donc a

eu la témérité de croire que Dieu avait prononcé sa mort? Voici le moment

de la soigner efficacement. Monsieur le chapelain, donnez-moi votre boîte.

Je sais ce qu'il lui faut, et vous ne le savez pas. Malheureux que vous

êtes, obéissez-moi! Vous ne l'avez pas secourue; vous pouviez empêcher

l'invasion de cette horrible crise; vous ne l'avez pas fait, vous ne

l'avez pas voulu; vous m'avez caché son mal, vous m'avez tous trompé. Vous

vouliez donc la perdre? Votre lâche prudence, votre hideuse apathie, vous

ont lié la langue et les mains! Donnez-moi votre boîte, vous dis-je, et

laissez-moi agir.»

Et comme le chapelain hésitait à lui remettre ces médicaments qui, sous la

main inexpérimentée d'un homme exalté et à demi fou, pouvaient devenir des

poisons, il la lui arracha violemment. Sourd aux observations de sa tante,

il choisit et dosa lui-même les calmants impérieux qui pouvaient agir avec

promptitude. Albert était plus savant en beaucoup de choses qu'on ne le

pensait. Il avait étudié sur lui-même, à une époque de sa vie où il se

rendait encore compte des fréquents désordres de son cerveau, l'effet des

révulsifs les plus énergiques. Inspiré par un jugement prompt, par un zèle

courageux et absolu, il administra la potion que le chapelain n'eût jamais

osé conseiller. Il réussit, avec une patience et une douceur incroyables,

à desserrer les dents de la malade, et à lui faire avaler quelques gouttes

de ce remède efficace. Au bout d'une heure, pendant laquelle il réitéra

plusieurs fois le traitement, Consuelo respirait librement; ses mains

avaient repris de la tiédeur, et ses traits de l'élasticité. Elle

n'entendait et ne sentait rien encore, mais son accablement était une

sorte de sommeil, et une pâle coloration revenait à ses lèvres. Le médecin

arriva, et, voyant le cas sérieux, déclara qu'on l'avait appelé bien tard

et qu'il ne répondait de rien. Il eût fallu pratiquer une saignée la

veille; maintenant le moment n'était plus favorable. Sans aucun doute la

saignée ramènerait la crise. Ceci devenait embarrassant.

«Elle la ramènera, dit Albert; et cependant il faut saigner.»

Le médecin allemand, lourd personnage plein d'estime pour lui-même, et

habitué, dans son pays, où il n'avait point de concurrent, à être écouté

comme un oracle, souleva son épaisse paupière, et regarda en clignotant

celui qui se permettait de trancher ainsi la question.

«Je vous dis qu'il faut saigner, reprit Albert avec force. Avec ou sans la

saignée la crise doit revenir.

--Permettez, dit le docteur Wetzelius; ceci n'est pas aussi certain que

vous paraissez le croire.»

Et il sourit d'un air un peu dédaigneux et ironique.

«Si la crise ne revient pas, tout est perdu, repartit Albert; vous devez

le savoir. Cette somnolence conduit droit à l'engourdissement des facultés

du cerveau, à la paralysie, et à la mort. Votre devoir est de vous emparer

de la maladie, d'en ranimer l'intensité pour la combattre, de lutter

enfin! Sans cela, que venez-vous faire ici? Les prières et les sépultures

ne sont pas de votre ressort. Saignez, ou je saigne moi-même.»

Le docteur savait bien qu'Albert raisonnait juste, et il avait eu tout

d'abord l'intention de saigner; mais il ne convenait pas à un homme de

son importance de prononcer et d'exécuter aussi vite. C'eût été donner à

penser que le cas était simple et le traitement facile, et notre Allemand

avait coutume de feindre de grandes perplexités, un pénible examen, afin

de sortir de là triomphant, comme par une soudaine illumination de son

génie, afin de faire répéter ce que mille fois il avait fait dire de lui:

«La maladie était si avancée, si dangereuse, que le docteur Wetzelius

lui-même ne savait à quoi se résoudre. Nul autre que lui n'eût saisi le

moment et deviné le remède. C'est un homme bien prudent, bien savant, bien

fort. Il n'a pas son pareil, même à Vienne!»

Quand il se vit contrarié, et mis au pied du mur sans façon par

l'impatience d'Albert:

«Si vous êtes médecin, lui répondit-il, et si vous avez autorité ici, je

ne vois pas pourquoi l'on m'a fait appeler, et je m'en retourne chez moi.

--Si vous ne voulez point vous décider en temps opportun, vous pouvez

vous retirer, dit Albert.»

Le docteur Wetzelius, profondément blessé d'avoir été associé à un

confrère inconnu, qui le traitait avec si peu de déférence, se leva et

passa dans la chambre d'Amélie, pour s'occuper des nerfs de cette jeune

personne, qui le demandait instamment, et pour prendre congé de la

chanoinesse; mais celle-ci le retint.

«Hélas! mon cher docteur, lui dit-elle, vous ne pouvez pas nous abandonner

dans une pareille situation. Voyez quelle responsabilité pèse sur nous!

Mon neveu vous a offensé; mais devez-vous prendre au sérieux la vivacité

d'un homme si peu maître de lui-même?...

--Est-ce donc là le comte Albert? demanda le docteur stupéfait. Je ne

l'aurais jamais reconnu. Il est tellement changé!...

--Sans doute; depuis près de dix ans que vous ne l'avez vu, il s'est fait

en lui bien du changement.

--Je le croyais complètement rétabli, dit le docteur avec malignité; car

on ne m'a pas fait appeler une seule fois depuis son retour.

--Ah! mon cher docteur! vous savez bien qu'Albert n'a jamais voulu se

soumettre aux arrêts de la science.

--Et cependant le voilà médecin lui-même, à ce que je vois?

--Il a quelques notions de tout; mais il porte en tout sa précipitation

bouillante. L'état affreux où il vient de voir cette jeune fille l'a

beaucoup troublé; autrement vous l'eussiez trouvé plus poli, plus sensé,

et plus reconnaissant des soins que vous lui avez donnés dans son

enfance.

--Je crains qu'il n'en ait plus besoin que jamais,» reprit le docteur,

qui, malgré son respect pour la famille et le château, aimait mieux

affliger la chanoinesse par cette dure réflexion, que de quitter son

attitude dédaigneuse, et de renoncer à la petite vengeance de traiter