demain avec l'aube et de franchir les portes aussitôt qu'elles seront
ouvertes? Je serai dans ces buissons, que vous voyez d'ici au flanc de la
colline, là où vous apercevez une croix de pierre, et je vous servirai de
guide.
--Eh bien, je vous le promets, répondit Consuelo non sans un dernier
battement de coeur.
--Il fait bien frais ce soir pour une aussi longue promenade, dit la
chanoinesse en les abordant.»
Albert ne répondit rien; il ne savait pas feindre. Consuelo, qui ne se
sentait pas troublée par le genre d'émotion qu'elle éprouvait, passa
hardiment son autre bras sous celui de la chanoinesse, et lui donna un
gros baiser sur l'épaule. Wenceslawa eût bien voulu lui battre froid;
mais elle subissait malgré elle l'ascendant de cette âme droite et
affectueuse. Elle soupira, et, en rentrant, elle alla dire une prière
pour sa conversion.
LII.
Plusieurs jours s'écoulèrent pourtant sans que le voeu d'Albert put être
exaucé. Consuelo fut surveillée de si près par la chanoinesse, qu'elle eut
beau se lever avec l'aurore et franchir le pont-levis la première, elle
trouva toujours la tante ou le chapelain errant sous la charmille de
l'esplanade, et de là, observant tout le terrain découvert qu'il fallait
traverser pour gagner les buissons de la colline. Elle prit le parti de
se promener seule à portée de leurs regards, et de renoncer à rejoindre
Albert, qui, de sa retraite ombragée, distingua les vedettes ennemies, fit
un grand détour dans le fourré, et rentra au château sans être aperçu.
«Vous avez été vous promener de grand matin, signora Porporina, dit à
déjeuner la chanoinesse; ne craignez-vous pas que l'humidité de la rosée
vous soit contraire?
--C'est moi, ma tante, reprit le jeune comte, qui ai conseillé à la
signora de respirer la fraîcheur du matin, et je ne doute pas que ces
promenades ne lui soient très-favorables.
--J'aurais cru qu'une personne qui se consacre à la musique vocale, reprit
la chanoinesse avec un peu d'affectation, ne devait pas s'exposer à nos
matinées brumeuses; mais si c'est d'après votre ordonnance....
--Ayez donc confiance dans les décisions d'Albert, dit le comte Christian;
il a assez prouvé qu'il était aussi bon médecin que bon fils et bon ami.»
La dissimulation à laquelle Consuelo fut forcée de se prêter en
rougissant, lui parut très-pénible. Elle s'en plaignit doucement à Albert,
quand elle put lui adresser quelques paroles à la dérobée, et le pria de
renoncer à son projet, du moins jusqu'à ce que la vigilance de sa tante
fût assoupie. Albert lui obéit, mais en la suppliant de continuer à se
promener le matin dans les environs du parc, de manière à ce qu'il put la
rejoindre lorsqu'un moment favorable se présenterait.
Consuelo eût bien voulu s'en dispenser. Quoiqu'elle aimât la promenade, et
qu'elle éprouvât le besoin de marcher un peu tous les jours, hors de cette
enceinte de murailles et de fossés où sa pensée était comme étouffée sous
le sentiment de la captivité, elle souffrait de tromper des gens qu'elle
respectait et dont elle recevait l'hospitalité. Un peu d'amour lève
bien des scrupules; mais l'amitié réfléchit, et Consuelo réfléchissait
beaucoup. On était aux derniers beaux jours de l'été; car plusieurs mois
s'étaient écoulés déjà depuis qu'elle habitait le château des Géants.
Quel été pour Consuelo! le plus pâle automne de l'Italie avait plus de
lumière et de chaleur. Mais cet air tiède, ce ciel souvent voilé par de
légers nuages blancs et floconneux, avaient aussi leur charme et leur
genre de beautés. Elle trouvait dans ses courses solitaires un attrait
qu'augmentait peut-être aussi le peu d'empressement qu'elle avait à revoir
le souterrain. Malgré la résolution qu'elle avait prise, elle sentait
qu'Albert eût levé un poids de sa poitrine en lui rendant sa promesse; et
lorsqu'elle n'était plus sous l'empire de son regard suppliant et de ses
paroles enthousiastes, elle se prenait à bénir secrètement la tante de
la soustraire à cet engagement par les obstacles que chaque jour elle y
apportait.
Un matin, elle vit, des bords du torrent qu'elle côtoyait, Albert penché
sur la balustrade de son parterre, bien loin au-dessus d'elle. Malgré la
distance qui les séparait, elle se sentait presque toujours sous l'oeil
inquiet et passionné de cet homme, par qui elle s'était laissé en
quelque sorte dominer. «Ma situation est fort étrange, se disait-elle;
tandis que cet ami persévérant m'observe pour voir si je suis fidèle au
dévouement que je lui ai juré, sans doute, de quelque autre point du
château, je suis surveillée, pour que je n'aie point avec lui des rapports
que leurs usages et leurs convenances proscrivent. Je ne sais ce qui se
passe dans l'esprit des uns et des autres. La baronne Amélie ne revient
pas. La chanoinesse semble se méfier de moi, et se refroidir à mon égard.
Le comte Christian redouble d'amitié, et prétend redouter le retour du
Porpora, qui sera probablement le signal de mon départ. Albert paraît
avoir oublié que je lui ai défendu d'espérer mon amour. Comme s'il devait
tout attendre de moi, il ne me demande rien pour l'avenir, et n'abjure
point cette passion qui a l'air de le rendre heureux en dépit de mon
impuissance à la partager. Cependant me voici comme une amante déclarée,
l'attendant chaque matin à son rendez-vous, auquel je désire qu'il ne
puisse venir, m'exposant au blâme, que sais-je! au mépris d'une famille
qui ne peut comprendre ni mon dévouement, ni mes rapports avec lui,
puisque je ne les comprends pas moi-même et n'en prévois point l'issue.
Bizarre destinée que la mienne! serais-je donc condamnée à me dévouer
toujours sans être aimée de ce que j'aime, ou sans aimer ce que j'estime?»
Au milieu de ces réflexions, une profonde mélancolie s'empara de son âme.
Elle éprouvait le besoin de s'appartenir à elle-même, ce besoin souverain
et légitime, véritable condition du progrès et du développement chez
l'artiste supérieur. La sollicitude qu'elle avait vouée au comte Albert
lui pesait comme une chaîne. Cet amer souvenir, qu'elle avait conservé
d'Anzoleto et de Venise, s'attachait à elle dans l'inaction et dans la
solitude d'une vie trop monotone et trop régulière pour son organisation
puissante.
Elle s'arrêta auprès du rocher qu'Albert lui avait souvent montré comme
étant celui où, par une étrange fatalité, il l'avait vue enfant une
première fois, attachée avec des courroies sur le dos de sa mère, comme
la balle d'un colporteur, et courant par monts et par vaux en chantant
comme la cigale de la fable, sans souci du lendemain, sans appréhension
de la vieillesse menaçante et de la misère inexorable. O ma pauvre mère!
pensa la jeune Zingarella; me voici ramenée, par d'incompréhensibles
destinées, aux lieux que tu traversas pour n'en garder qu'un vague