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la part de Zdenko n'avait rallumé la fureur que le jeune comte avait

manifestée un instant. D'ailleurs il l'avait oublié, cet instant

douloureux que Consuelo s'efforçait d'oublier aussi. Il n'avait conservé

des événements du souterrain que le souvenir de ceux où il avait été en

possession de sa raison. Consuelo s'était donc arrêtée à l'idée qu'il

avait interdit à Zdenko l'entrée et l'approche du château, et que par

dépit ou par douleur le pauvre homme s'était condamné à une captivité

volontaire dans l'ermitage. Elle présumait qu'il en sortait peut-être

seulement la nuit pour prendre l'air ou pour converser sur le

Schreckenstein avec Albert, qui sans doute veillait au moins à sa

subsistance, comme Zdenko avait si longtemps veillé à la sienne. En voyant

l'état de la cellule, Consuelo fut réduite à croire qu'il boudait son

maître en ne soignant plus sa retraite délaissée; et comme Albert lui

avait encore affirmé, en entrant dans la grotte, qu'elle n'y trouverait

aucun sujet de crainte, elle prit le moment où elle le vit occupé à ouvrir

péniblement la porte rouillée de ce qu'il appelait son église, pour aller

de son côté essayer d'ouvrir celle qui conduisait à la cellule de Zdenko,

où sans doute elle trouverait des traces récentes de sa présence. La porte

céda dès qu'elle eut tourné la clef; mais l'obscurité qui régnait dans

cette cave l'empêcha de rien distinguer. Elle attendit qu'Albert fût passé

dans l'oratoire mystérieux qu'il voulait lui montrer et qu'il allait

préparer pour la recevoir; alors elle prit un flambeau, et revint avec

précaution vers la chambre de Zdenko, non sans trembler un peu à l'idée de

l'y trouver en personne. Mais elle n'y trouva pas même un souvenir de son

existence. Le lit de feuilles et de peaux de mouton avait été enlevé. Le

siège grossier, les outils de travail, les sandales de feutre, tout avait

disparu; et on eût dit, à voir l'humidité qui faisait briller les parois

éclairées par la torche, que cette voûte n'avait jamais abrité le sommeil

d'un vivant.

Un sentiment de tristesse et d'épouvante s'empara d'elle à cette

découverte. Un sombre mystère enveloppait la destinée de ce malheureux,

et Consuelo se disait avec terreur qu'elle était peut-être la cause d'un

événement déplorable. Il y avait deux hommes dans Albert: l'un sage, et

l'autre fou; l'un débonnaire, charitable et tendre; l'autre bizarre,

farouche, peut-être violent et impitoyable dans ses décisions. Cette sorte

d'identification étrange qu'il avait autrefois rêvée entre lui et le

fanatique sanguinaire Jean Ziska, cet amour pour les souvenirs de la

Bohême hussite, cette passion muette et patiente, mais absolue et

profonde, qu'il nourrissait pour Consuelo, tout ce qui vint en cet instant

à l'esprit de la jeune fille lui sembla devoir confirmer les plus pénibles

soupçons. Immobile et glacée d'horreur, elle osait à peine regarder le sol

nu et froid de la grotte, comme si elle eût craint d'y trouver des traces

de sang.

Elle était encore plongée dans ces réflexions sinistres, lorsqu'elle

entendit Albert accorder son violon; et bientôt le son admirable de

l'instrument lui chanta le psaume ancien qu'elle avait tant désiré

d'écouter une seconde fois. La musique en était originale, et Albert

l'exprimait avec un sentiment si pur et si large, qu'elle oublia toutes

ses angoisses pour approcher doucement du lieu où il se trouvait, attirée

et comme charmée par une puissance magnétique.

LIV.

La porte de _l'église_ était restée ouverte; Consuelo s'arrêta sur le

seuil pour examiner et le virtuose inspiré et l'étrange sanctuaire. Cette

prétendue église n'était qu'une grotte immense, taillée, ou, pour mieux

dire, brisée dans le roc, irrégulièrement, par les mains de la nature, et

creusée en grande partie par le travail souterrain des eaux. Quelques

torches éparses plantées sur des blocs gigantesques éclairaient de reflets

fantastiques les flancs verdâtres du rocher, et tremblotaient devant

de sombres profondeurs, où nageaient les formes vagues des longues

stalactites, semblables à des spectres qui cherchent et fuient tour à tour

la lumière. Les énormes sédiments que l'eau avait déposés autrefois sur

les flancs de la caverne offraient mille capricieux aspects. Tantôt ils

se roulaient comme de monstrueux serpents qui s'enlacent et se dévorent

les uns les autres, tantôt ils partaient du sol et descendaient de la

voûte en aiguilles formidables, dont la rencontre les faisait ressembler

à des dents colossales hérissées à l'entrée des gueules béantes que

formaient les noirs enfoncements du rocher. Ailleurs on eût dit d'informes

statues, géantes représentations des dieux barbares de l'antiquité. Une

végétation rocailleuse, de grands lichens rudes comme des écailles de

dragon, des festons de scolopendre aux feuilles larges et pesantes,

des massifs de jeunes cyprès plantés récemment dans le milieu de

l'enceinte sur des éminences de terres rapportées qui ressemblaient à des

tombeaux, tout donnait à ce lieu un caractère sombre, grandiose, et

terrible, qui frappa vivement la jeune artiste. Au premier sentiment

d'effroi succéda bientôt l'admiration. Elle approcha, et vit Albert

debout, au bord de la source qui surgissait au centre de la caverne. Cette

eau, quoique abondante en jaillissement, était encaissée dans un bassin si

profond, qu'aucun bouillonnement n'était sensible à la surface. Elle était

unie et immobile comme un bloc de sombre saphir, et les belles plantes

aquatiques dont Albert et Zdenko avaient entouré ses marges n'étaient pas

agitées du moindre tressaillement. La source était chaude à son point de

départ, et les tièdes exhalaisons qu'elle répandait dans la caverne y

entretenaient une atmosphère douce et moite qui favorisait la végétation.

Elle sortait de son bassin par plusieurs ramifications, dont les unes

se perdaient sous les rochers avec un bruit sourd, et dont les autres se

promenaient silencieusement en ruisseaux limpides dans l'intérieur de la

grotte, pour disparaître dans les enfoncements obscurs qui en reculaient

indéfiniment les limites.

Lorsque le comte Albert, qui jusque-là n'avait fait qu'essayer les cordes

de son violon, vit Consuelo s'avancer vers lui, il vint à sa rencontre, et

l'aida à franchir les méandres que formait la source, et sur lesquels il

avait jeté quelques troncs d'arbres aux endroits profonds.

En d'autres endroits, des rochers épars à fleur d'eau offraient un passage

facile à des pas exercés. Il lui tendit la main pour l'aider, et la

souleva quelquefois dans ses bras. Mais cette fois Consuelo eut peur, non

du torrent qui fuyait silencieux et sombre sous ses pieds, mais de ce

guide mystérieux vers lequel une sympathie irrésistible la portait, tandis

qu'une répulsion indéfinissable l'en éloignait en même temps. Arrivée au

bord de la source, elle vit, sur une large pierre qui la surplombait de

quelques pieds, un objet peu propre à la rassurer. C'était une sorte