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vous adore, et certaine qu'il vous respectera autant que si vous étiez

proclamée, par droit de naissance, impératrice de la Germanie. Oh!

laissez-moi croire que, sans cette connaissance de mon caractère et de mes

principes, vous n'auriez pas eu pour moi cette céleste pitié qui vous a

amenée ici la première fois. Eh bien, ma soeur chérie, reconnaissez donc

dans votre coeur, auquel je m'adresse (sans vouloir fatiguer votre esprit

de raisonnements philosophiques), que l'égalité est sainte, que c'est la

volonté du père des hommes, et que le devoir des hommes est de chercher à

l'établir entre eux. Lorsque les peuples étaient fortement attachés aux

cérémonies de leur culte, la communion représentait pour eux toute

l'égalité dont les lois sociales leur permettaient de jouir. Les pauvres

et les faibles y trouvaient une consolation et une promesse religieuse,

qui leur faisait supporter leurs mauvais jours, et espérer, dans l'avenir

du monde, des jours meilleurs pour leurs descendants. La nation bohème

avait toujours voulu observer les mêmes rites eucharistiques que les

apôtres avaient enseignés et pratiqués. C'était bien la communion antique

et fraternelle, le banquet de l'égalité, la représentation du règne de

Dieu, c'est-à-dire de la vie de communauté, qui devait se réaliser sur la

face de la terre. Un jour, l'église romaine qui avait rangé les peuples et

les rois sous sa loi despotique et ambitieuse, voulut séparer le chrétien

du prêtre, la nation du sacerdoce, le peuple du clergé. Elle mit le calice

dans les mains de ses ministres, afin qu'ils pussent cacher la Divinité

dans des tabernacles mystérieux; et, par des interprétations absurdes, ces

prêtres érigèrent l'Eucharistie en un culte idolâtrique, auquel les

citoyens n'eurent droit de participer que selon leur bon plaisir. Ils

prirent les clefs des consciences dans le secret de la confession; et

la coupe sainte, la coupe glorieuse où l'indigent allait désaltérer et

retremper son âme, fut enfermée dans des coffres de cèdre et d'or, d'où

elle ne sortait plus que pour approcher des lèvres du prêtre. Lui seul

était digne de boire le sang et les larmes du Christ. L'humble croyant

devait s'agenouiller devant lui, et lécher sa main pour manger le pain des

anges! Comprenez-vous maintenant pourquoi le peuple s'écria tout d'une

voix: _La coupe! rendez-nous la coupe!_ La coupe aux petits, la coupe

aux enfants, aux femmes, aux pécheurs et aux aliénés! la coupe à tous les

pauvres, à tous les infirmes de corps et d'esprit; tel fut le cri de

révolte et de ralliement de toute la Bohême. Vous savez le reste,

Consuelo; vous savez qu'à cette idée première, qui résumait dans un

symbole religieux toute la joie, tous les nobles besoins d'un peuple fier

et généreux, vinrent se rattacher, par suite de la persécution, et au

sein d'une lutte terrible contre les nations environnantes, toutes les

idées de liberté patriotique et d'honneur national. La conquête de la

coupe entraîna les plus nobles conquêtes, et créa une société nouvelle.

Et maintenant si l'histoire, interprétée par des juges ignorants ou

sceptiques, vous dit que la fureur du sang et la soif de l'or allumèrent

seules ces guerres funestes, soyez sûre que c'est un mensonge fait à

Dieu et aux hommes. Il est bien vrai que les haines et les ambitions

Particulières vinrent souiller les exploits de nos pères; mais c'était le

vieil esprit de domination et d'avidité qui rongeait toujours les riches

et les nobles. Eux seuls compromirent et trahirent dix fois la cause

sainte. Le peuple, barbare mais sincère, fanatique mais inspiré, s'incarna

dans des sectes dont les noms poétiques vous sont connus. Les Taborites,

les Orébites, les Orphelins, les Frères de l'union, c'était là le peuple

martyr de sa croyance, réfugié sur les montagnes, observant dans sa

rigueur la loi de partage et d'égalité absolue, ayant foi à la vie

éternelle de l'âme dans les habitants du monde terrestre, attendant la

venue et le festin de Jésus-Christ, la résurrection de Jean Huss, de Jean

Ziska, de Procope Rase, et de tous ces chefs invincibles qui avaient

prêché et servi la liberté. Cette croyance n'est point une fiction, selon

moi, Consuelo. Notre rôle sur la terre n'est pas si court qu'on le suppose

communément, et nos devoirs s'étendent au delà de la tombe. Quant à

l'attachement étroit et puéril qu'il plaît au chapelain, et peut-être

à mes bons et faibles parents, de m'attribuer pour les pratiques et

les formules du culte hussitique, s'il est vrai que, dans mes jours

d'agitation et de fièvre, j'aie paru confondre le symbole avec le

principe, la figure avec l'idée, ne me méprisez pas trop, Consuelo. Au

fond de ma pensée je n'ai jamais voulu faire revivre en moi ces rites

oubliés, qui n'auraient plus de sens aujourd'hui. Ce sont d'autres

figures et d'autres symboles qui conviendraient aujourd'hui à des hommes

plus éclairés, s'ils consentaient à ouvrir les yeux, et si le joug de

l'esclavage permettait aux peuples de chercher la religion de la liberté.

On a durement et faussement interprété mes sympathies, mes goûts et mes

habitudes. Las de voir la stérilité et la vanité de l'intelligence des

hommes de ce siècle, j'ai eu besoin de retremper mon coeur compatissant

dans le commerce des esprits simples ou malheureux. Ces fous, ces

vagabonds, tous ces enfants déshérités des biens de la terre et de

l'affection de leurs semblables, j'ai pris plaisir à converser avec eux;

à retrouver, dans les innocentes divagations de ceux qu'on appelle

insensés, les lueurs fugitives, mais souvent éclatantes, de la logique

divine; dans les aveux de ceux qu'on appelle coupables et réprouvés, les

traces profondes, quoique souillées, de la justice et de l'innocence,

sous la forme de remords et de regrets. En me voyant agir ainsi,

m'asseoir à la table de l'ignorant et au chevet du bandit, on en a conclu

charitablement que je me livrais à des pratiques d'hérésie, et même de

sorcellerie. Que puis-je répondre à de telles accusations? Et quand mon

esprit, frappé de lectures et de méditations sur l'histoire de mon pays,

s'est trahi par des paroles qui ressemblaient au délire, et qui en étaient

peut-être, on a eu peur de moi, comme d'un frénétique, inspiré par le

diable ... Le diable! savez-vous ce que c'est, Consuelo, et dois-je vous

expliquer cette mystérieuse allégorie, créée par les prêtres de toutes les

religions?

--Oui, mon ami, dit Consuelo, qui, rassurée et presque persuadée, avait

oublié sa main dans celles d'Albert. Expliquez-moi ce que c'est que Satan.

A vous dire vrai, quoique j'aie toujours cru en Dieu, et que je ne me sois

jamais révoltée ouvertement contre ce qu'on m'en a appris, je n'ai jamais

pu croire au diable. S'il existait, Dieu l'enchaînerait si loin de lui et

de nous, que nous ne pourrions pas le savoir.

--S'il existait, il ne pourrait être qu'une création monstrueuse de ce

Dieu, que les sophistes les plus impies ont mieux aimé nier que de ne pas

le reconnaître pour le type et l'idéal de toute perfection, de toute

science, et de tout amour. Comment la perfection aurait-elle pu enfanter