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Albert, frappé de ce mouvement, sentit s'éveiller en lui des appréhensions

mortelles.

«N'entrez pas sans moi, lui dit-il à voix basse; je devine, à mes

pressentiments qui ne m'ont jamais trompé, que ce frère est votre ennemi

et le mien. J'ai froid, j'ai peur, comme si j'allais être forcé de haïr

quelqu'un!»

Consuelo dégagea son bras qu'Albert serrait étroitement contre sa

poitrine. Elle trembla en pensant qu'il allait peut-être concevoir une de

ces idées singulières, une de ces implacables résolutions dont la mort

présumée de Zdenko était un déplorable exemple pour elle.

«Quittons-nous ici, lui dit-elle en allemand (car de la pièce voisine on

pouvait déjà l'entendre). Je n'ai rien à craindre du moment présent; mais

si l'avenir me menace, comptez, Albert, que j'aurai recours à vous.»

Albert céda avec une mortelle répugnance. Craignant de manquer à la

délicatesse, il n'osait lui désobéir; mais il ne pouvait se résoudre à

s'éloigner de la salle. Consuelo, qui comprit son hésitation, referma les

deux portes du salon en y entrant, afin qu'il ne pût ni voir ni entendre

ce qui allait se passer.

Anzoleto (car c'était lui; elle ne l'avait que trop bien deviné à son

audace, et que trop bien reconnu au bruit de ses pas) s'était préparé à

l'aborder effrontément par une embrassade fraternelle en présence des

témoins. Lorsqu'il la vit entrer seule, pâle, mais froide et sévère, il

perdit tout son courage, et vint se jeter à ses pieds en balbutiant.

Il n'eut pas besoin de feindre la joie et la tendresse. Il éprouvait

violemment et réellement ces deux sentiments, en retrouvant celle qu'il

n'avait jamais cessé d'aimer malgré sa trahison. Il fondit en pleurs; et,

comme elle ne voulut point lui laisser prendre ses mains, il couvrit de

baisers et de larmes le bord de son vêtement. Consuelo ne s'était pas

attendue à le retrouver ainsi. Depuis quatre mois, elle le rêvait tel

qu'il s'était montré la nuit de leur rupture, amer, ironique, méprisable

et haïssable entre tous les hommes. Ce matin même, elle l'avait vu passer

avec une démarche insolente et un air d'insouciance presque cynique. Et

voilà qu'il était à genoux, humilié, repentant, baigné de larmes, comme

dans les jours orageux de leurs réconciliations passionnées; plus beau que

jamais, car son costume de voyage un peu commun, mais bien porté, lui

seyait à merveille, et le hâle des chemins avait donné un caractère plus

mâle à ses traits admirables.

Palpitante comme la colombe que le vautour vient de saisir, elle fut

forcée de s'asseoir et de cacher son visage dans ses mains, pour se

dérober à la fascination de son regard. Ce mouvement, qu'Anzoleto prit

pour de la honte, l'encouragea; et le retour des mauvaises pensées vint

bien vite gâter l'élan naïf de son premier transport. Anzoleto, en fuyant

Venise et les dégoûts qu'il y avait éprouvés en punition de ses fautes,

n'avait pas eu d'autre pensée que celle de chercher fortune; mais en même

temps il avait toujours nourri le désir et l'espérance de retrouver sa

chère Consuelo. Un talent aussi éblouissant ne pouvait, selon lui, rester

caché bien longtemps, et nulle part il n'avait négligé de prendre des

informations, en faisant causer ses hôteliers, ses guides, ou les

voyageurs dont il faisait la rencontre. A Vienne, il avait retrouvé des

personnes de distinction de sa nation, auxquelles il avait confessé son

coup de tête et sa fuite. Elles lui avaient conseillé d'aller attendre

plus loin de Venise que le comte Zustiniani eût oublié ou pardonné son

escapade; et en lui promettant de s'y employer, elles lui avaient donné

des lettres de recommandation pour Prague, Dresde et Berlin. En passant

devant le château des Géants, Anzoleto n'avait pas songé à questionner son

guide; mais, au bout d'une heure de marche rapide, s'étant ralenti pour

laisser souffler les chevaux, il avait repris la conversation en lui

demandant des détails sur le pays et ses habitants. Naturellement le guide

lui avait parlé des seigneurs de Rudolstadt, de leur manière de vivre, des

bizarreries du comte Albert, dont la folie n'était plus un secret pour

personne, surtout depuis l'aversion que le docteur Wetzélius lui avait

vouée très-cordialement. Ce guide n'avait pas manqué d'ajouter, pour

compléter la chronique scandaleuse de la province, que le comte Albert

venait de couronner toutes ses extravagances en refusant d'épouser sa

noble cousine la belle baronne Amélie de Rudolstadt, pour se coiffer d'une

aventurière, médiocrement belle, dont tout le monde devenait amoureux

cependant lorsqu'elle chantait, parce qu'elle avait une voix

extraordinaire.

Ces deux circonstances étaient trop applicables à Consuelo pour que notre

voyageur ne demandât pas le nom de l'aventurière; et en apprenant qu'elle

s'appelait Porporina, il ne douta plus de la vérité. Il rebroussa chemin

à l'instant même; et, après avoir rapidement improvisé le prétexte et le

titre sous lesquels il pouvait s'introduire dans ce château si bien gardé,

il avait encore arraché quelques médisances à son guide. Le bavardage de

cet homme lui avait fait regarder comme certain que Consuelo était la

maîtresse du jeune comte, en attendant qu'elle fût sa femme; car elle

avait ensorcelé, disait-on, toute la famille, et, au lieu de la chasser

comme elle le méritait, on avait pour elle dans la maison des égards et

des soins qu'on n'avait jamais eus pour la baronne Amélie.

Ces détails stimulèrent Anzoleto tout autant et peut-être plus encore que

son véritable attachement pour Consuelo. Il avait bien soupiré après le

retour de cette vie si douce qu'elle lui avait faite; il avait bien senti

qu'en perdant ses conseils et sa direction, il avait perdu ou compromis

pour longtemps son avenir musical; enfin il était bien entraîné vers elle

par un amour à la fois égoïste, profond, et invincible. Mais à tout cela

vint se joindre la vaniteuse tentation de disputer Consuelo à un amant

riche et noble, de l'arracher à un mariage brillant, et de faire dire,

dans le pays et dans le monde, que cette fille si bien pourvue avait mieux

aimé courir les aventures avec lui que de devenir comtesse et châtelaine.

Il s'amusait donc à faire répéter à son guide que la Porporina régnait en

souveraine à Riesenburg, et il se complaisait dans l'espérance puérile de

faire dire par ce même homme à tous les voyageurs qui passeraient après

lui, qu'un beau garçon étranger était entré au galop dans le manoir

inhospitalier des Géants, qu'il n'avait fait que VENIR, VOIR et VAINCRE,

et que, peu d'heures ou peu de jours après, il en était ressorti, enlevant

la perle des cantatrices à très-haut, très-puissant seigneur le comte de

Rudolstadt.

A cette idée, il enfonçait l'éperon dans le ventre de son cheval, et riait

de manière à faire croire à son guide que le plus fou des deux n'était pas

le comte Albert.

La chanoinesse le reçut avec méfiance, mais n'osa point l'éconduire, dans

l'espoir qu'il allait peut-être emmener sa prétendue soeur. Il apprit