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d'elle que Consuelo était à la promenade, et eut de l'humeur. On lui fit

servir à déjeuner, et il interrogea les domestiques. Un seul comprenait

quelque peu l'italien, et n'entendit pas malice à dire qu'il avait vu la

signora sur la montagne avec le jeune comte. Anzoleto craignit de trouver

Consuelo hautaine et froide dans les premiers instants. Il se dit que si

elle n'était encore que l'honnête fiancée du fils de la maison, elle

aurait l'attitude superbe d'une personne fière de sa position; mais que

si elle était déjà sa maîtresse, elle devait être moins sûre de son fait,

et trembler devant un ancien ami qui pouvait venir gâter ses affaires.

Innocente, sa conquête était difficile, partant plus glorieuse; corrompue,

c'était le contraire; et dans l'un ou l'autre cas, il y avait lieu

d'entreprendre ou d'espérer.

Anzoleto était trop fin pour ne pas s'apercevoir de l'humeur et de

l'inquiétude que cette longue promenade de la Porporina avec son neveu

inspirait à la chanoinesse. Comme il ne vit pas le comte Christian, il

put croire que le guide avait été mal informé; que la famille voyait avec

crainte et déplaisir l'amour du jeune comte pour l'aventurière, et que

celle-ci baisserait la tête devant son premier amant.

Après quatre mortelles heures d'attente, Anzoleto, qui avait eu le temps

de faire bien des réflexions, et dont les moeurs n'étaient pas assez

pures pour augurer le bien en pareille circonstance, regarda comme certain

qu'un aussi long tête-à-tête entre Consuelo et son rival attestait une

intimité sans réserve. Il en fut plus hardi, plus déterminé à l'attendre

sans se rebuter; et après l'attendrissement irrésistible que lui causa son

premier aspect, il se crut certain, dès qu'il la vit se troubler et

tomber suffoquée sur une chaise, de pouvoir tout oser. Sa langue se délia

donc bien vite. Il s'accusa de tout le passé, s'humilia hypocritement,

pleura tant qu'il voulut, raconta ses remords et ses tourments, en les

peignant plus poétiques que de dégoûtantes distractions ne lui avaient

permis de les ressentir; enfin, il implora son pardon avec toute

l'éloquence d'un Vénitien et d'un comédien consommé.

D'abord émue au son de sa voix, et plus effrayée de sa propre faiblesse

que de la puissance de la séduction, Consuelo, qui depuis quatre mois

avait fait, elle aussi, des réflexions, retrouva beaucoup de lucidité pour

reconnaître, dans ces protestations et dans cette éloquence passionnée,

tout ce qu'elle avait entendu maintes fois à Venise dans les derniers

temps de leur malheureuse union. Elle fut blessée de voir qu'il avait

répété les mêmes serments et les mêmes prières, comme s'il ne se fût rien

passé depuis ces querelles où elle était si loin encore de pressentir

l'odieuse conduite d'Anzoleto. Indignée de tant d'audace, et de si beaux

discours là où il n'eût fallu que le silence de la honte et les larmes du

repentir, elle coupa court à la déclamation en se levant et en répondant

avec froideur:

«C'est assez, Anzoleto; je vous ai pardonné depuis longtemps, et je ne

vous en veux plus. L'indignation a fait place à la pitié, et l'oubli de

vos torts est venu avec l'oubli de mes souffrances. Nous n'avons plus

rien à nous dire. Je vous remercie du bon mouvement qui vous a fait

interrompre votre voyage pour vous réconcilier avec moi. Votre pardon

vous était accordé d'avance, vous le voyez. Adieu donc, et reprenez votre

chemin.

--Moi, partir! te quitter, te perdre encore! s'écria Anzoleto

véritablement effrayé. Non, j'aime mieux que tu m'ordonnes tout de suite

de me tuer. Non, jamais je ne me résoudrai à vivre sans toi. Je ne le peux

pas, Consuelo. Je l'ai essayé, et je sais que c'est inutile. Là où tu n'es

pas, il n'y a rien pour moi. Ma détestable ambition, ma misérable vanité,

auxquelles j'ai voulu en vain sacrifier mon amour, font mon supplice,

et ne me donnent pas un instant de plaisir. Ton image me suit partout;

le souvenir de notre bonheur si pur, si chaste, si délicieux (et où

pourrais-tu en retrouver un semblable toi même?) est toujours devant mes

yeux; toutes les chimères dont je veux m'entourer me causent le plus

profond dégoût. O Consuelo! souviens-toi de nos belles nuits de Venise,

de notre bateau, de nos étoiles, de nos chants interminables, de tes

bonnes leçons et de nos longs baisers! Et de ton petit lit, où j'ai dormi

seul, toi disant ton rosaire sur la terrasse! Est-ce que je ne t'aimais

pas alors? Est-ce que l'homme qui t'a toujours respectée, même durant ton

sommeil, enfermé tête à tête avec toi, n'est pas capable d'aimer? Si j'ai

été infâme avec les autres, est-ce que je n'ai pas été un ange auprès de

toi? Et Dieu sait s'il m'en coûtait! Oh! n'oublie donc pas tout cela!

Tu disais m'aimer tant, et tu l'as oublié! Et moi, qui suis un ingrat, un

monstre, un lâche, je n'ai pas pu l'oublier un seul instant! et je n'y

veux pas renoncer, quoique tu y renonces sans regret et sans effort! Mais

tu ne m'as jamais aimé, quoique tu fusses une sainte; et moi je t'adore,

quoique je sois un démon.

--Il est possible, répondit Consuelo, frappée de l'accent de vérité qui

avait accompagné ces paroles, que vous ayez un regret sincère de ce

bonheur perdu et souillé par vous. C'est une punition que vous devez

accepter, et que je ne dois pas vous empêcher de subir. Le bonheur vous a

corrompu, Anzoleto. Il faut qu'un peu de souffrance vous purifie. Allez,

et souvenez-vous de moi, si cette amertume vous est salutaire. Sinon,

oubliez-moi, comme je vous oublie, moi qui n'ai rien à expier ni à

réparer.

--Ah! tu as un coeur de fer! s'écria Anzoleto, surpris et offensé de

tant de calme. Mais ne pense pas que tu puisses me chasser ainsi. Il est

possible que mon arrivée te gêne, et que ma présence te pèse. Je sais fort

bien que tu veux sacrifier le souvenir de notre amour à l'ambition du rang

et de la fortune. Mais il n'en sera pas ainsi. Je m'attache à toi; et si

je te perds, ce ne sera pas sans avoir lutté. Je te rappellerai le passé,

et je le ferai devant tous tes nouveaux amis, si tu m'y contrains.

Je te redirai les serments que tu m'as faits au chevet du lit de ta mère

expirante, et que tu m'as renouvelés cent fois sur sa tombe et dans les

églises, quand nous allions nous agenouiller dans la foule tout près l'un

de l'autre, pour écouter la belle musique et nous parler tout bas. Je

rappellerai humblement à toi seule, prosterné devant toi, des choses que

tu ne refuseras pas d'entendre; et si tu le fais, malheur à nous deux! Je

dirai devant ton nouvel amant des choses qu'il ne sait pas! Car ils ne

savent rien de toi; ils ne savent même pas que tu as été comédienne. Eh

bien, et je le leur apprendrai, et nous verrons si le noble comte Albert

retrouvera la raison pour te disputer à un comédien, ton ami, ton égal,

ton fiancé, ton amant. Ah! ne me pousse pas au désespoir, Consuelo!

ou bien ....

--Des menaces! Enfin, je vous retrouve et vous reconnais, Anzoleto, dit

la jeune fille indignée. Eh bien, je vous aime mieux ainsi, et je vous