belle architecture du château. Mais, à trois reprises différentes, il vit
passer à quelque distance un personnage vêtu de noir, et singulièrement
grave, dont il ne se soucia pas beaucoup d'attirer l'attention: c'était
Albert, qui paraissait ne pas le remarquer, et qui, cependant, ne le
perdait pas de vue. Anzoleto, en le voyant plus grand que lui de toute la
tête, et en observant la beauté sérieuse de ses traits, comprit que, de
toutes façons, il n'avait pas un rival aussi méprisable qu'il l'avait
d'abord pensé, dans la personne du fou de Riesenburg. Il prit donc le
parti de rentrer dans le salon, et d'essayer sa belle voix dans ce vaste
local, en promenant avec distraction ses doigts sur le clavecin.
«Ma fille, dit le comte Christian à Consuelo, après l'avoir conduite dans
son cabinet et lui avoir avancé un grand fauteuil de velours rouge à
crépines d'or, tandis qu'il s'assit sur un pliant à côté d'elle, j'ai à
vous demander une grâce, et je ne sais pas encore de quel droit je vais
le faire avant que vous ayez compris mes intentions. Puis-je me flatter
que mes cheveux blancs, ma tendre estime pour vous, et l'amitié du noble
Porpora, votre père adoptif, vous donneront assez de confiance en moi
pour que vous consentiez à m'ouvrir votre coeur sans réserve?»
Attendrie et cependant un peu effrayée de ce début, Consuelo porta à ses
lèvres la main du vieillard, et lui répondit avec effusion:
«Oui, monsieur le comte, je vous respecte et vous aime comme si
j'avais l'honneur de vous avoir pour mon père, et je puis répondre sans
crainte et sans détour à toutes vos questions, en ce qui me concerne
personnellement.»
--Je ne vous demanderai rien autre chose, ma chère fille, et je vous
remercie de cette promesse. Croyez-moi incapable d'en abuser, comme je
vous crois incapable d'y manquer.
--Je le crois, monsieur le comte. Daignez parler.
--Eh bien, mon enfant, dit le vieillard avec une curiosité naïve et
encourageante, comment vous nommez-vous?
--Je n'ai pas de nom, répondit Consuelo sans hésiter; ma mère n'en portait
pas d'autre que celui de Rosmunda. Au baptême, je fus appelée Marie de
Consolation: je n'ai jamais connu mon père.
--Mais vous savez son nom?
--Nullement, monseigneur; je n'ai jamais entendu parler de lui.
--Maître Porpora vous a-t-il adoptée? Vous a-t-il donné son nom par un
acte légal?
--Non, monseigneur. Entre artistes, ces choses-là ne se font pas, et ne
sont pas nécessaires. Mon généreux maître ne possède rien, et n'a rien à
léguer. Quant à son nom, il est fort inutile à ma position dans le monde
que je le porte en vertu d'un usage ou d'un contrat. Si je le justifie par
quelque talent, il me sera bien acquis; sinon, j'aurai reçu un honneur
dont j'étais indigne.»
Le comte garda le silence pendant quelques instants; puis, reprenant la
main de Consuelo:
«La noble franchise avec laquelle vous me répondez me donne encore une
plus haute idée de vous, lui dit-il. Ne pensez pas que je vous aie demandé
ces détails pour vous estimer plus ou moins, selon votre naissance et
votre condition. Je voulais savoir si vous aviez quelque répugnance à dire
la vérité, et je vois que vous n'en avez aucune. Je vous en sais un gré
infini, et vous trouve plus noble par votre caractère que nous ne le
sommes, nous autres, par nos titres.»
Consuelo sourit de la bonne foi avec laquelle le vieux patricien admirait
qu'elle fit, sans rougir, un aveu si facile. Il y avait dans cette
surprise un reste de préjugé d'autant plus tenace que Christian s'en
défendait plus noblement. Il était évident qu'il combattait ce préjugé
en lui-même, et qu'il voulait le vaincre.
«Maintenant, reprit-il, je vais vous faire une question plus délicate
encore, ma chère enfant, et j'ai besoin de toute votre indulgence pour
excuser ma témérité.
--Ne craignez rien, monseigneur, dit-elle; je répondrai à tout avec aussi
peu d'embarras.
--Eh bien, mon enfant ... vous n'êtes pas mariée?
--Non, monseigneur, que je sache.
--Et ... vous n'êtes pas veuve? Vous n'avez pas d'enfants?
--Je ne suis pas veuve, et je n'ai pas d'enfants, répondit Consuelo qui
eut fort envie de rire, ne sachant où le comte voulait en venir.
--Enfin, reprit-il, vous n'avez engagé votre foi à personne, vous êtes
parfaitement libre?
--Pardon, monseigneur; j'avais engagé ma foi, avec le consentement et même
d'après l'ordre de ma mère mourante, à un jeune garçon que j'aimais depuis
l'enfance, et dont j'ai été la fiancée jusqu'au moment où j'ai quitté
Venise.
--Ainsi donc, vous êtes engagée? dit le comte avec un singulier mélange de
chagrin et de satisfaction.
--Non; monseigneur, je suis parfaitement libre, répondit Consuelo. Celui
que j'aimais a indignement trahi sa foi, et je l'ai quitté pour toujours.
--Ainsi, vous l'avez aimé? dit le comte après une pause.
--De toute mon âme, il est vrai.
--Et ... peut-être que vous l'aimez encore?...
--Non, monseigneur, cela est impossible.
--Vous n'auriez aucun plaisir à le revoir?
--Sa vue ferait mon supplice.
--Et vous n'avez jamais permis ... il n'aurait pas osé ... Mais vous direz
que je deviens offensant et que j'en veux trop savoir!
--Je vous comprends, monseigneur; et, puisque je suis appelée à me
confesser, comme je ne veux point surprendre votre estime, je vous mettrai
à même de savoir, à un iota près, si je la mérite ou non. Il s'est permis
bien des choses, mais il n'a osé que ce que j'ai permis. Ainsi, nous avons
souvent bu dans la même tasse, et reposé sur le même banc. Il a dormi dans
ma chambre pendant que je disais mon chapelet. Il m'a veillée pendant que
j'étais malade. Je ne me gardais pas avec crainte. Nous étions toujours
seuls, nous nous aimions, nous devions nous marier, nous nous respections
l'un l'autre. J'avais juré à ma mère d'être ce qu'on appelle une fille
sage. J'ai tenu parole, si c'est être sage que de croire à un homme qui
doit nous tromper, et de donner sa confiance, son affection, son estime, à
qui ne mérite rien de tout cela. C'est lorsqu'il a voulu cesser d'être mon
frère, sans devenir mon mari, que j'ai commencé à me défendre. C'est
lorsqu'il m'a été infidèle que je me suis applaudie de m'être bien
défendue. Il ne tient qu'à cet homme sans honneur de se vanter du
contraire; cela n'est pas d'une grande importance pour une pauvre fille
comme moi. Pourvu que je chante juste, on ne m'en demandera pas davantage.
Pourvu que je puisse baiser sans remords le crucifix sur lequel j'ai juré
à ma mère d'être chaste, je ne me tourmenterai pas beaucoup de ce qu'on
pensera de moi. Je n'ai pas de famille à faire rougir, pas de frères, pas