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de cousins à faire battre pour moi....

--Pas de frères? Vous en avez un!»

Consuelo se sentit prête à confier au vieux comte toute la vérité sous

le sceau du secret. Mais elle craignit d'être lâche en cherchant hors

d'elle-même un refuge contre celui qui l'avait menacée lâchement. Elle

pensa qu'elle seule devait avoir la fermeté de se défendre et de se

délivrer d'Anzoleto. Et d'ailleurs la générosité de son coeur recula

devant l'idée de faire chasser par son hôte l'homme qu'elle avait si

religieusement aimé. Quelque politesse que le comte Christian dût savoir

mettre à éconduire Anzoleto, quelque coupable que fut ce dernier, elle ne

se sentit pas le courage de le soumettre à une si grande humiliation. Elle

répondit donc à la question du vieillard, qu'elle regardait son frère

comme un écervelé, et n'avait pas l'habitude de le traiter autrement que

comme un enfant.

«Mais ce n'est pas un mauvais sujet? dit le comte.

--C'est peut-être un mauvais sujet, répondit-elle. J'ai avec lui le moins

de rapports possible; nos caractères et notre manière de voir sont

très-différents. Votre Seigneurie a pu remarquer que je n'étais pas fort

pressée de le retenir ici.

--Il en sera ce que vous voudrez, mon enfant; je vous crois pleine de

jugement. Maintenant que vous m'avez tout confié avec un si noble

abandon....

--Pardon, monseigneur, dit Consuelo; je ne vous ai pas dit tout ce qui

me concerne, car vous ne me l'avez pas demandé. J'ignore le motif de

l'intérêt que vous daignez prendre aujourd'hui à mon existence. Je présume

que quelqu'un a parlé de moi ici d'une manière plus ou moins défavorable,

et que vous voulez savoir si ma présence ne déshonore pas votre maison.

Jusqu'ici, comme vous ne m'aviez interrogée que sur des choses

très-superficielles, j'aurais cru manquer à la modestie qui convient

à mon rôle en vous entretenant de moi sans votre permission; mais

puisque vous paraissez vouloir me connaître à fond, je dois vous dire

une circonstance qui me fera peut-être du tort dans votre esprit.

Non-seulement il serait possible, comme vous l'avez souvent présumé (et

quoique je n'en aie nulle envie maintenant), que je vinsse à embrasser

la carrière du théâtre; mais encore il est avéré que j'ai débuté à Venise,

à la saison dernière, sous le nom de Consuelo ... On m'avait surnommée la

Zingarella, et tout Venise connaît ma figure et ma voix.

--Attendez donc! s'écria le comte, tout étourdi de cette nouvelle

révélation. Vous seriez cette merveille dont on a fait tant de bruit à

Venise l'an dernier, et dont les gazettes italiennes ont fait mention

Plusieurs fois avec de si pompeux éloges? La plus belle voix, le plus beau

talent qui, de mémoire d'homme, se soit révélé....

--Sur le théâtre de San-Samuel, monseigneur. Ces éloges sont sans doute

bien exagérés; mais il est un fait incontestable, c'est que je suis cette

même Consuelo, que j'ai chanté dans plusieurs opéras, que je suis actrice,

en un mot, ou, comme on dit plus poliment, cantatrice. Voyez maintenant si

je mérite de conserver votre bienveillance.

Voilà des choses bien extraordinaires et un destin bizarre! dit le comte

absorbé dans ses réflexions. Avez-vous dit tout cela ici à ... à quelque

autre que moi, mon enfant?

--J'ai à peu près tout dit au comte votre fils, monseigneur, quoique je ne

sois pas entrée dans les détails que vous venez d'entendre.

--Ainsi, Albert connaît votre extraction, votre ancien amour, votre

profession?

--Oui, monseigneur.

--C'est bien, ma chère signora. Je ne puis trop vous remercier de

l'admirable loyauté de votre conduite à notre égard, et je vous promets

que vous n'aurez pas lieu de vous en repentir. Maintenant, Consuelo...

(oui, je me souviens que c'est le nom qu'Albert vous a donné dès le

commencement, lorsqu'il vous parlait espagnol), permettez-moi de me

recueillir un peu. Je me sens fort ému. Nous avons encore bien des choses

à nous dire, mon enfant, et il faut que vous me pardonniez un peu de

trouble à l'approche d'une décision aussi grave. Faites-moi la grâce de

m'attendre ici un instant.»

Il sortit, et Consuelo, le suivant des yeux, le vit, à travers les portes

dorées garnies de glaces, entrer dans son oratoire et s'y agenouiller avec

ferveur.

En proie à une vive agitation, elle se perdait en conjectures sur la suite

d'un entretien qui s'annonçait avec tant de solennité. D'abord, elle avait

pensé qu'en l'attendant, Anzoleto, dans son dépit, avait déjà fait ce dont

il l'avait menacée; qu'il avait causé avec le chapelain ou avec Hanz, et

que la manière dont il avait parlé d'elle avait élevé de graves scrupules

dans l'esprit de ses hôtes. Mais le comte Christian ne savait pas feindre,

et jusque-là son maintien et ses discours annonçaient un redoublement

d'affection plutôt que l'invasion de la défiance. D'ailleurs, la franchise

de ses réponses l'avait frappé comme auraient pu faire des révélations

inattendues; la dernière surtout avait été un coup de foudre. Et

maintenant il priait, il demandait à Dieu de l'éclairer ou de le soutenir

dans l'accomplissement d'une grande résolution. «Va-t-il me prier de

partir avec mon frère? va-t-il m'offrir de l'argent? se demandait-elle.

Ah! que Dieu me préserve de cet outrage! Mais non! cet homme est trop

délicat, trop bon pour songer à m'humilier. Que voulait-il donc me dire

d'abord, et que va-t-il me dire maintenant? Sans doute ma longue promenade

avec son fils lui donne des craintes, et il va me gronder. Je l'ai mérité

peut-être, et j'accepterai le sermon, ne pouvant répondre avec sincérité

aux questions qui me seraient faites sur le compte d'Albert. Voici une

rude journée; et si j'en passe beaucoup de pareilles, je ne pourrai plus

disputer la palme du chant aux jalouses maîtresses d'Anzoleto. Je me sens

la poitrine en feu et la gorge desséchée.»

Le comte Christian revint bientôt vers elle. Il était calme, et sa pâle

figure portait le témoignage d'une victoire remportée en vue d'une noble

intention.

«Ma fille, dit-il à Consuelo en se rasseyant auprès d'elle, après l'avoir

forcée de garder le fauteuil somptueux qu'elle voulait lui céder, et sur

lequel elle trônait malgré elle d'un air craintif: il est temps que je

réponde par ma franchise à celle que vous m'avez témoignée. Consuelo, mon

fils vous aime.»

Consuelo rougit et pâlit tour à tour. Elle essaya de répondre. Christian

l'interrompit.

«Ce n'est pas une question que je vous fais, dit-il; je n'en aurais pas le

droit, et vous n'auriez peut-être pas celui d'y répondre; car je sais que

vous n'avez encouragé en aucune façon les espérances d'Albert. Il m'a tout

dit; et je crois en lui, parce qu'il n'a jamais menti, ni moi non plus.

--Ni moi non plus, dit Consuelo en levant les yeux au ciel avec