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l'expression de la plus candide fierté. Le comte Albert a dû vous dire,

monseigneur....

--Que vous aviez repoussé toute idée d'union avec lui.

--Je le devais. Je savais les usages et les idées du monde; je savais que

je n'étais pas faite pour être la femme du comte Albert, par la seule

raison que je ne m'estime l'inférieure de personne devant Dieu, et que je

ne voudrais recevoir de grâce et de faveur de qui que ce soit devant les

hommes.

--Je connais votre juste orgueil, Consuelo. Je le trouverais exagéré, si

Albert n'eût dépendu que de lui-même; mais dans la croyance où vous étiez

que je n'approuverais jamais une telle union, vous avez dû répondre comme

vous l'avez fait.

--Maintenant, monseigneur, dit Consuelo en se levant, je comprends le

reste, et je vous supplie de m'épargner l'humiliation que je redoutais.

Je vais quitter votre maison, comme je l'aurais déjà quittée si j'avais

cru pouvoir le faire sans compromettre la raison et la vie du comte

Albert, sur lesquelles j'ai eu plus d'influence que je ne l'aurais

souhaité. Puisque vous savez ce qu'il ne m'était pas permis de vous

révéler, vous pourrez veiller sur lui, empêcher les conséquences de cette

séparation, et reprendre un soin qui vous appartient plus qu'à moi. Si je

me le suis arrogé indiscrètement, c'est une faute que Dieu me pardonnera;

car il sait quelle pureté de sentiments m'a guidée en tout ceci.

--Je le sais, reprit le comte, et Dieu a parlé à ma conscience comme

Albert avait parlé à mes entrailles. Restez donc assise, Consuelo, et ne

vous hâtez pas de condamner mes intentions. Ce n'est point pour vous

ordonner de quitter ma maison, mais pour vous supplier à mains jointes d'y

rester toute votre vie, que je vous ai demandé de m'écouter.

--Toute ma vie! répéta Consuelo en retombant sur son siège, partagée entre

le bien que lui faisait cette réparation à sa dignité et l'effroi que lui

causait une pareille offre. Toute ma vie! Votre seigneurie ne songe pas à

ce qu'elle me fait l'honneur de me dire.

--J'y ai beaucoup songé ma fille, répondit le comte avec un sourire

mélancolique, et je sens que je ne dois pas m'en repentir. Mon fils vous

aime éperdument, vous avez tout pouvoir sur son âme. C'est vous qui me

l'avez rendu, vous qui avez été le chercher dans un endroit mystérieux

qu'il ne veut pas me faire connaître, mais où nulle autre qu'une mère ou

une sainte, m'a-t-il dit, n'eût osé pénétrer. C'est vous qui avez risqué

votre vie pour le sauver de l'isolement et du délire où il se consumait.

C'est grâce à vous qu'il a cessé de nous causer, par ses absences,

d'affreuses inquiétudes. C'est vous qui lui avez rendu le calme, la santé,

la raison, en un mot. Car il ne faut pas se le dissimuler, mon pauvre

enfant était fou, et il est certain qu'il ne l'est plus. Nous avons passé

presque toute la nuit à causer ensemble, et il m'a montré une sagesse

supérieure à la mienne. Je savais que vous deviez sortir avec lui ce

matin. Je l'avais donc autorisé à vous demander ce que vous n'avez pas

voulu écouter.... Vous aviez peur de moi, chère Consuelo! Vous pensiez que

le vieux Rudolstadt, encroûté dans ses préjugés nobiliaires, aurait honte

de vous devoir son fils. Eh bien, vous vous trompiez. Le vieux Rudolstadt

a eu de l'orgueil et des préjugés sans doute; il en a peut-être encore, il

ne veut pas se farder devant vous; mais il les abjure, et, dans l'élan

d'une reconnaissance sans bornes, il vous remercie de lui avoir rendu son

dernier, son seul enfant!»

En parlant ainsi, le comte Christian prit les deux mains de Consuelo dans

les siennes, et les couvrit de baisers en les arrosant de larmes.

LIX.

Consuelo fut vivement attendrie d'une démonstration qui la réhabilitait à

ses propres yeux et tranquillisait sa conscience. Jusqu'à ce moment, elle

avait eu souvent la crainte de s'être imprudemment livrée à sa générosité

et à son courage; maintenant elle en recevait la sanction et la

récompense. Ses larmes de joie se mêlèrent à celles du vieillard, et

ils restèrent longtemps trop émus l'un et l'autre pour continuer la

conversation.

Cependant Consuelo ne comprenait pas encore la proposition qui lui était

faite, et le comte, croyant s'être assez expliqué, regardait son silence

et ses pleurs comme des signes d'adhésion et de reconnaissance.

«Je vais, lui dit-il enfin, amener mon fils à vos pieds, afin qu'il joigne

ses bénédictions aux miennes en apprenant l'étendue de son bonheur.

--Arrêtez, monseigneur! dit Consuelo tout interdite de cette

précipitation. Je ne comprends pas ce que vous exigez de moi. Vous

approuvez l'affection que le comte Albert m'a témoignée et le dévouement

que j'ai eu pour lui. Vous m'accordez votre confiance, vous savez que je

ne la trahirai pas; mais comment puis-je m'engager à consacrer toute ma

vie à une amitié d'une nature si délicate? Je vois bien que vous comptez

sur le temps et sur ma raison pour maintenir la santé morale de votre

noble fils, et pour calmer la vivacité de son attachement pour moi. Mais

j'ignore si j'aurai longtemps cette puissance; et d'ailleurs, quand même

ce ne serait pas une intimité dangereuse pour un homme aussi exalté, je ne

suis pas libre de consacrer mes jours à cette tâche glorieuse. Je ne

m'appartiens pas!

--O ciel! que dites-vous, Consuelo? Vous ne m'avez donc pas compris? Ou

vous m'avez trompé en me disant que vous étiez libre, que vous n'aviez ni

attachement de coeur, ni engagement, ni famille?

--Mais, monseigneur, reprit Consuelo stupéfaite, j'ai un but, une

vocation, un état. J'appartiens à l'art auquel je me suis consacrée dès

mon enfance.

--Que dites-vous, grand Dieu! Vous voulez retourner au théâtre?

--Cela, je l'ignore, et j'ai dit la vérité en affirmant que mon désir ne

m'y portait pas. Je n'ai encore éprouvé que d'horribles souffrances dans

cette carrière orageuse; mais je sens pourtant que je serais téméraire si

je m'engageais à y renoncer. Ç'a été ma destinée, et peut-être ne peut-on

pas se soustraire à l'avenir qu'on s'est tracé. Que je remonte sur les

planches, ou que je donne des leçons et des concerts, je suis, je dois

être cantatrice. A quoi serais-je bonne, d'ailleurs? où trouverais-je de

l'indépendance? à quoi occuperais-je mon esprit rompu au travail, et avide

de ce genre d'émotion?

--O Consuelo, Consuelo! s'écria le comte Christian avec douleur, tout ce

que vous dites là est vrai! Mais je pensais que vous aimiez mon fils, et

je vois maintenant que vous ne l'aimez pas!

--Et si je venais à l'aimer avec la passion qu'il faudrait avoir pour

renoncer à moi-même, que diriez-vous, monseigneur? s'écria à son tour

Consuelo impatientée. Vous jugez donc qu'il est absolument impossible à

Une femme de prendre de l'amour pour le comte Albert, puisque vous me