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à lui faire verser sur son rabat la moitié du vin qu'il portait à ses

lèvres, buvez donc plus courageusement ce bon vin qui fait autant de bien

au corps et à l'âme que celui de la sainte messe!--Seigneur comte, dit-il

au vieux Christian en lui tendant son verre, vous tenez là en réserve,

du côté de votre coeur, un flacon de cristal jaune qui reluit comme le

soleil. Je suis sûr que si j'avalais seulement une goutte du nectar qu'il

contient, je serais changé en demi-dieu.

--Prenez garde, mon enfant, dit enfin le comte en posant sa main maigre

chargée de bagues sur le col tailladé du flacon: le vin des vieillards

ferme quelquefois la bouche aux jeunes gens.

--Tu enrages à en être jolie comme un lutin, dit Anzoleto en bon et clair

italien à Consuelo, de manière à être entendu de tout le monde. Tu me

rappelles la _Diavolessa_ de Galuppi, que tu as si bien jouée à Venise

l'an dernier.--Ah ça, seigneur comte, prétendez-vous garder bien longtemps

ici ma soeur dans votre cage dorée, doublée de soie? C'est un oiseau

chanteur, je vous en avertis, et l'oiseau qu'on prive de sa voix perd

bientôt ses plumes. Elle est fort heureuse ici; je le conçois; mais ce bon

public qu'elle a frappé de vertige la redemande à grands cris là-bas. Et

quant à moi, vous me donneriez votre nom, votre château; tout le vin de

votre cave; et votre respectable chapelain par-dessus le marché, que je ne

voudrais pas renoncer à mes quinquets, à mon cothurne, et à mes roulades.

--Vous êtes donc comédien aussi, vous? dit la chanoinesse avec un dédain

sec et froid.

--Comédien, baladin pour vous servir, _illustrissima_, répondit Anzoleto

sans se déconcerter.

--A-t-il du talent? demanda le vieux Christian à Consuelo avec une

tranquillité pleine de douceur et de bienveillance.

--Aucun, répondit Consuelo en regardant son adversaire d'un air de pitié.

--Si cela est, tu t'accuses toi-même, dit Anzoleto; car je suis ton élève.

J'espère pourtant, continua-t-il en vénitien, que j'en aurai assez pour

brouiller tes cartes.

--C'est à vous seul que vous ferez du mal, reprit Consuelo dans le même

dialecte. Les mauvaises intentions souillent le coeur, et le vôtre perdra

plus à tout cela que vous ne pouvez me faire perdre dans celui des autres.

--Je suis bien aise de voir que tu acceptes le défi. A l'oeuvre donc, ma

belle guerrière! Vous avez beau baisser la visière de votre casque, je

vois le dépit et la crainte briller dans vos yeux.

--Hélas! vous n'y pouvez lire qu'un profond chagrin à cause de vous. Je

croyais pouvoir oublier que je vous dois du mépris, et vous prenez à tâche

de me le rappeler.

--Le mépris et l'amour vont souvent fort bien ensemble.

--Dans les âmes viles.

--Dans les âmes les plus fières; cela s'est vu et se verra toujours.»

Tout le dîner alla ainsi. Quand on passa au salon, la chanoinesse, qui

paraissait déterminée à se divertir de l'insolence d'Anzoleto, pria

celui-ci de lui chanter quelque chose. Il ne se fit pas prier; et, après

avoir promené vigoureusement ses doigts nerveux sur le vieux clavecin

gémissant, il entonna une des chansons énergiques dont il réchauffait les

petits soupers de Zustiniani. Les paroles étaient lestes. La chanoinesse

ne les entendit pas, et s'amusa de la verve avec laquelle il les débitait.

Le comte Christian ne put s'empêcher d'être frappé de la belle voix et

De la prodigieuse facilité du chanteur. Il s'abandonna avec naïveté au

plaisir de l'entendre; et quand le premier air fut fini, il lui en demanda

un second. Albert, assis auprès de Consuelo, paraissait absolument sourd,

et ne disait mot. Anzoleto s'imagina qu'il avait du dépit, et qu'il se

sentait enfin primé en quelque chose. Il oublia que son dessein était

de faire fuir les auditeurs avec ses gravelures musicales; et, voyant

d'ailleurs que, soit innocence de ses hôtes, soit ignorance du dialecte,

c'était peine perdue, il se livra du besoin d'être admiré, en chantant

pour le plaisir de chanter; et puis il voulut faire voir à Consuelo qu'il

avait fait des progrès. Il avait gagné effectivement dans l'ordre de

puissance qui lui était assigné. Sa voix avait perdu déjà peut-être sa

première fraîcheur, l'orgie en avait effacé le velouté de la jeunesse;

mais il était devenu plus maître de ses effets, et plus habile dans l'art

de vaincre les difficultés vers lesquelles son goût et son instinct le

portaient toujours. Il chanta bien, et reçut beaucoup d'éloges du comte

Christian, de la chanoinesse, et même du chapelain, qui aimait beaucoup

les _traits_, et qui croyait la manière de Consuelo trop simple et trop

naturelle pour être savante.

«Vous disiez qu'il n'avait pas de talent, dit le comte à cette dernière;

vous êtes trop sévère ou trop modeste pour votre élève. Il en a beaucoup,

et je reconnais enfin en lui quelque chose de vous.»

Le bon Christian voulait effacer par ce petit triomphe d'Anzoleto

l'humiliation que sa manière d'être avait causée à sa prétendue soeur.

Il insista donc beaucoup sur le mérite du chanteur, et celui-ci, qui

aimait trop à briller pour ne pas être déjà fatigué de son vilain rôle,

se remit au clavecin après avoir remarqué que le comte Albert devenait de

plus en plus pensif. La chanoinesse, qui s'endormait un peu aux longs

morceaux de musique, demanda une autre chanson vénitienne; et cette fois

Anzoleto en choisit une qui était d'un meilleur goût. Il savait que les

airs populaires étaient ce qu'il chantait le mieux. Consuelo n'avait pas

elle-même l'accentuation piquante du dialecte aussi naturelle et aussi

caractérisée que lui, enfant des lagunes, et chanteur mime par excellence.

Il contrefaisait avec tant de grâce et de charme, tantôt la manière rude

et franche des pêcheurs de l'Istrie, tantôt le laisser-aller spirituel

et nonchalant des gondoliers de Venise, qu'il était impossible de ne

pas le regarder et l'écouter avec un vif intérêt. Sa belle figure, mobile

et pénétrante, prenait tantôt l'expression grave et fière, tantôt

l'enjouement caressant et moqueur des uns et des autres. Le mauvais goût

coquet de sa toilette, qui sentait son vénitien d'une lieue, ajoutait

encore à l'illusion, et servait à ses avantages personnels, au lieu de

leur nuire en cette occasion. Consuelo, d'abord froide, fut bientôt forcée

de jouer l'indifférence et la préoccupation. L'émotion la gagnait de plus

en plus. Elle revoyait tout Venise dans Anzoleto, et dans cette Venise

tout l'Anzoleto des anciens jours, avec sa gaieté, son innocent amour, et

sa fierté enfantine. Ses yeux se remplissaient de larmes, et les traits

enjoués qui faisaient rire les autres pénétraient son coeur d'un

attendrissement profond.

Après les chansons, le comte Christian demanda des cantiques.

«Oh! pour cela, dit Anzoleto, je sais tous ceux qu'on chante à Venise;

mais ils sont à deux voix, et si ma soeur, qui les sait aussi, ne veut