disait à Consuelo en allemand; mais il devina, aux regards tournés vers
lui, et à l'air de surprise et d'embarras de la jeune fille, que Christian
venait de faire de lui le plus complet éloge, en la grondant un peu de ne
pas marquer plus d'intérêt à un frère aussi aimable.
«Allons, signora, dit la chanoinesse, qui, malgré son dépit contre la
Porporina, ne pouvait s'empêcher de lui vouloir du bien, et qui, de plus,
croyait accomplir un acte de religion; vous avez boudé votre frère à
dîner, et il est vrai de dire qu'il le méritait bien dans ce moment-là.
Mais il est meilleur qu'il ne nous avait paru d'abord. Il vous aime
tendrement, et vient de nous parler de vous à plusieurs reprises avec
toute sorte d'affection, même de respect. Ne soyez pas plus sévère que
nous. Je suis sûre que s'il se souvient de s'être grisé à dîner, il en est
tout chagrin, surtout à cause de vous. Parlez-lui donc, et ne battez pas
froid à celui qui vous tient de si près par le sang. Pour mon compte,
quoique mon frère le baron d'Albert, qui était fort taquin dans sa
jeunesse, m'ait fâchée bien souvent, je n'ai jamais pu rester une heure
brouillée avec lui.»
Consuelo, n'osant confirmer ni détruire l'erreur de la bonne dame, resta
comme atterrée à cette nouvelle attaque d'Anzoleto, dont elle comprenait
bien la puissance et l'habileté.
«Vous n'entendez pas ce que dit ma soeur? dit Christian au jeune homme; je
vais vous le traduire en deux mots. Elle reproche à Consuelo de faire trop
la petite maman avec vous; et je suis sûr que Consuelo meurt d'envie de
faire la paix. Embrassez-vous donc, mes enfants. Allons, vous, jeune
homme, faites le premier pas; et si vous avez eu autrefois envers elle
quelques torts dont vous vous repentiez, dites-le-lui afin qu'elle vous le
pardonne.»
Anzoleto ne se le fit pas dire deux fois; et, saisissant la main
tremblante de Consuelo, qui n'osait la lui retirer:
«Oui, dit-il, j'ai eu de grands torts envers elle, et je m'en repens si
amèrement, que tous mes efforts pour m'étourdir à ce sujet ne servent qu'à
briser mon coeur de plus en plus. Elle le sait bien; et si elle n'avait pas
une âme de fer, orgueilleuse comme la force, et impitoyable comme la
vertu, elle aurait compris que mes remords m'ont bien assez puni. Ma
soeur, pardonne-moi donc, et rends-moi ton amour; ou bien je vais partir
aussitôt, et promener mon désespoir, mon isolement et mon ennui par toute
la terre. Étranger partout, sans appui, sans conseil, sans affection, je
ne pourrai plus croire à Dieu, et mon égarement retombera sur ta tête.»
Cette homélie attendrit vivement le comte, et arracha des larmes à la
bonne chanoinesse.
«Vous l'entendez, Porporina, s'écria-t-elle; ce qu'il vous dit est
très-beau et très-vrai. Monsieur le chapelain, vous devez, au nom de la
religion, ordonner à la signora de se réconcilier avec son frère.»
Le chapelain allait s'en mêler. Anzoleto n'attendit pas le sermon, et,
saisissant Consuelo dans ses bras, malgré sa résistance et son effroi,
il l'embrassa passionnément à la barbe du chapelain et à la grande
édification de l'assistance. Consuelo, épouvantée d'une tromperie si
impudente, ne put s'y associer plus longtemps.
«Arrêtez! dit-elle, monsieur le comte, écoutez-moi!...»
Elle allait tout révéler, lorsque Albert parut. Aussitôt l'idée de
Zdenko revint glacer de crainte l'âme prête à s'épancher. L'implacable
Protecteur de Consuelo pouvait vouloir la débarrasser, sans bruit et sans
délibération, de l'ennemi contre lequel elle allait l'invoquer. Elle
pâlit, regarda Anzoleto d'un air de reproche douloureux, et la parole
expira sur ses lèvres.
A sept heures sonnantes, on se remit à table pour souper. Si l'idée de ces
fréquents repas est faite pour ôter l'appétit à mes délicates lectrices,
je leur dirai que la mode de ne point manger n'était pas en vigueur dans
ce temps-là et dans ce pays-là. Je crois l'avoir déjà dit: on mangeait
lentement, copieusement, et souvent, à Riesenburg. La moitié de la journée
se passait presque à table; et j'avoue que Consuelo, habituée dès son
enfance, et pour cause, à vivre tout un jour avec quelques cuillerées de
riz cuit à l'eau, trouvait ces homériques repas mortellement longs. Pour
la première fois, elle ne sut point si celui-ci dura une heure, un instant
ou un siècle. Elle ne vivait pas plus qu'Albert lorsqu'il était seul au
fond de sa grotte. Il lui semblait qu'elle était ivre, tant la honte
d'elle-même, l'amour et la terreur, agitaient tout son être. Elle ne
mangea point, n'entendit et ne vit rien autour d'elle. Consternée comme
quelqu'un qui se sent rouler dans un précipice, et qui voit se briser une
à une les faibles branches qu'il voulait saisir pour arrêter sa chute,
elle regardait le fond de l'abîme, et le vertige bourdonnait dans son
cerveau. Anzoleto était près d'elle; il effleurait son vêtement, il
pressait avec des mouvements convulsifs son coude contre son coude, son
pied contre son pied. Dans son empressement à la servir, il rencontrait
ses mains, et les retenait dans les siennes pendant une seconde; mais
cette rapide et brûlante pression résumait tout un siècle de volupté. Il
lui disait à la dérobée de ces mots qui étouffent, il lui lançait de ces
regards qui dévorent. Il profitait d'un instant fugitif comme l'éclair
pour échanger son verre avec le sien, et pour toucher de ses lèvres le
cristal que ses lèvres avaient touché. Et il savait être tout de feu
pour elle, tout de marbre aux yeux des autres. Il se tenait à merveille,
parlait convenablement, était plein d'égards attentifs pour la
chanoinesse, traitait le chapelain avec respect, lui offrait les meilleurs
morceaux des viandes qu'il se chargeait de découper avec la dextérité et
la grâce d'un convive habitué à la bonne chère. Il avait remarqué que le
saint homme était gourmand, que sa timidité lui imposait à cet égard de
fréquentes privations; et celui-ci se trouva si bien de ses préférences,
qu'il souhaita voir le nouvel écuyer-tranchant passer le reste de ses
jours au château des Géants.
On remarqua qu'Anzoleto ne buvait que de l'eau; et lorsque le chapelain,
par échange de bons procédés, lui offrit du vin, il répondit assez haut
pour être entendu:
«Mille grâces! on ne m'y prendra plus. Votre beau vin est un perfide avec
lequel je cherchais à m'étourdir tantôt. Maintenant, je n'ai plus de
chagrins, et je reviens à l'eau, ma boisson habituelle et ma loyale amie.»
On prolongea la veillée un peu plus que de coutume. Anzoleto chanta
encore; et cette fois il chanta pour Consuelo. Il choisit les airs favoris
de ses vieux auteurs, qu'elle lui avait appris elle-même; et il les dit
avec tout le soin, avec toute la pureté de goût et de délicatesse
d'intention qu'elle avait coutume d'exiger de lui. C'était lui rappeler
encore les plus chers et les plus purs souvenirs de son amour et de son art.