Anzoleto, brisé, exténué, pensa que Consuelo n'avait pas jugé à propos de
s'arrêter en cet endroit. Il demanda une voiture à louer, il n'y en avait
pas. Force lui fut de remonter à cheval, et de faire une nouvelle course
à franc étrier. Il regardait comme impossible de ne pas rencontrer à
chaque instant la bienheureuse voiture, où il pourrait s'élancer et se
dédommager de ses anxiétés et de ses fatigues. Mais il rencontra fort peu
de voyageurs, et dans aucune voiture il ne vit Consuelo. Enfin, vaincu par
l'excès de la lassitude, et ne trouvant de voiture de louage nulle part,
il prit le parti de s'arrêter, mortellement vexé, et d'attendre dans une
bourgade, au bord de la route, que Consuelo vînt le rejoindre; car il
pensait l'avoir dépassée. Il eut le loisir de maudire, tout le reste du
jour et toute la nuit suivante, les femmes, les auberges, les jaloux et
les chemins. Le lendemain, il trouva une voiture publique de passage, et
continua de courir vers Prague, sans être plus heureux. Nous le laisserons
cheminer vers le nord, en proie à une véritable rage et à une mortelle
impatience mêlée d'espoir, pour revenir un instant nous-mêmes au château,
et voir l'effet du départ de Consuelo sur les habitants de cette demeure.
On peut penser que le comte Albert n'avait pas plus dormi que les deux
autres personnages de cette brusque aventure. Après s'être muni d'une
double clef de la chambre d'Anzoleto, il l'avait enfermé de dehors, et ne
s'était plus inquiété de ses tentatives, sachant bien qu'à moins que
Consuelo elle-même ne s'en mêlât, nul n'irait le délivrer. A l'égard de
cette première possibilité dont l'idée le faisait frémir, Albert eut
l'excessive délicatesse de ne pas vouloir faire d'imprudente découverte.
«Si elle l'aime à ce point, pensa-t-il, je n'ai plus à lutter; que mon sort
s'accomplisse! Je le saurai assez tôt, car elle est sincère; et demain elle
refusera ouvertement les offres que je lui ai faites aujourd'hui. Si elle
est seulement persécutée et menacée par cet homme dangereux, la voilà du
moins pour une nuit à l'abri de ses poursuites. Maintenant, quelque bruit
furtif que j'entende autour de moi, je ne bougerai pas, et je ne me rendrai
point odieux; je n'infligerai pas à cette infortunée le supplice de la
honte, en me montrant devant elle sans être appelé. Non! je ne jouerai
point le rôle d'un espion lâche, d'un jaloux soupçonneux, lorsque jusqu'ici
ses refus, ses irrésolutions, ne m'ont donné aucun droit sur elle. Je ne
sais qu'une chose, rassurante pour mon honneur, effrayante pour mon amour;
c'est que je ne serai pas trompé. Ame de celle que j'aime, toi qui résides
à la fois dans le sein de la plus parfaite des femmes et dans les
entrailles du Dieu universel, si, à travers les mystères et les ombres de
la pensée humaine, tu peux lire en moi à cette heure, ton sentiment
intérieur doit te dire que j'aime trop pour ne pas croire à ta parole!»
Le courageux Albert tint religieusement l'engagement qu'il venait de
prendre avec lui-même; et bien qu'il crût entendre les pas de Consuelo à
l'étage inférieur au moment de sa fuite, et quelque autre bruit moins
explicable du côté de la herse, il souffrit, pria, et contint de ses mains
jointes son coeur bondissant dans sa poitrine.
Lorsque le jour parut, il entendit marcher et ouvrir les portes du côté
d'Anzoleto.
«L'infâme, se dit-il, la quitte sans pudeur et sans précaution! Il semble
qu'il veuille afficher sa victoire! Ah! le mal qu'il me fait ne serait
rien, si une autre âme, plus précieuse et plus chère que la mienne, ne
devait pas être souillée par son amour.»
A l'heure où le comte Christian avait coutume de se lever, Albert se rendit
auprès de lui, avec l'intention, non de l'avertir de ce qui se passait,
mais de l'engager à provoquer une nouvelle explication avec Consuelo. Il
était sûr qu'elle ne mentirait pas. Il pensait qu'elle devait désirer cette
explication, et s'apprêtait à la soulager de son trouble, à la consoler
même de sa honte, et à feindre une résignation qui pût adoucir l'amertume
de leurs adieux. Albert ne se demandait pas ce qu'il deviendrait après. Il
sentait que ou sa raison, ou sa vie, ne supporterait pas un pareil coup, et
il ne craignait pas d'éprouver une douleur au-dessus de ses forces.
Il trouva son père au moment où il entrait dans son oratoire. La lettre
posée sur le coussin frappa leurs yeux en même temps. Ils la saisirent et
la lurent ensemble. Le vieillard en fut atterré, croyant que son fils ne
supporterait pas l'événement; mais Albert, qui s'était préparé à un plus
grand malheur, fut calme, résigné et ferme dans sa confiance.
«Elle est pure, dit-il; elle veut m'aimer. Elle sent que mon amour est
vrai et ma foi inébranlable. Dieu la sauvera du danger. Acceptons cette
promesse, mon père, et restons tranquilles. Ne craignez pas pour moi; je
serai plus fort que ma douleur, et je commanderai aux inquiétudes si elles
s'emparent de moi.
--Mon fils, dit le vieillard attendri, nous voici devant l'image du Dieu
de tes pères. Tu as accepté d'autres croyances, et je ne te les ai jamais
reprochées avec amertume, tu le sais, quoique mon coeur en ait bien
souffert. Je vais me prosterner devant l'effigie de ce Dieu sur laquelle
je t'ai promis, dans la nuit qui a précédé celle-ci, de faire tout ce qui
dépendrait de moi pour que ton amour fût écouté et sanctifié par un noeud
respectable. J'ai tenu ma promesse, et je te la renouvelle. Je vais
encore prier pour que le Tout-Puissant exauce tes voeux, et les miens
ne contrediront pas ma demande. Ne te joindras-tu pas à moi dans cette
heure solennelle qui décidera peut-être dans les cieux des destinées de ton
amour sur la terre? O toi, mon noble enfant, à qui l'Éternel a conservé
toutes les vertus, malgré les épreuves qu'il a laissé subir à ta foi
première! toi que j'ai vu, dans ton enfance, agenouillé à mes côtés sur la
tombe de ta mère, et priant comme un jeune ange ce maître souverain dont tu
ne doutais pas alors! refuseras-tu aujourd'hui d'élever ta voix vers lui,
pour que la mienne ne soit pas inutile?
--Mon père, répondit Albert en pressant le vieillard dans ses bras, si
notre foi diffère quant à la forme et aux dogmes, nos âmes restent toujours
d'accord sur un principe éternel et divin. Vous servez un Dieu de sagesse
et de bonté, un idéal de perfection, de science, et de justice, que je n'ai
jamais cessé d'adorer.--O divin crucifié, dit-il en s'agenouillant auprès
de son père devant l'image de Jésus; toi que les hommes adorent comme le
Verbe, et que je révère comme la plus noble et la plus pure manifestation
de l'amour universel parmi nous! entends ma prière, toi dont la pensée
vit éternellement en Dieu et en nous! Bénis les instincts justes et les
intentions droites! Plains la perversité qui triomphe, et soutiens
l'innocence qui combat! Qu'il en soit de mon bonheur ce que Dieu voudra!
Mais, ô Dieu humain! que ton influence dirige et anime les coeurs qui n'ont