changea pas d'attitude, pensant que si le voyageur ne s'occupait pas d'elle
plus qu'il ne semblait disposé à le faire, il valait mieux feindre de
dormir que de s'attirer des questions embarrassantes. A travers son voile,
elle ne perdait cependant pas un des mouvements de l'inconnu, attendant
qu'il reprit son bissac et son bâton déposés sur l'herbe, et qu'il
continuât son chemin.
Mais elle vit bientôt qu'il était résolu à se reposer aussi, et même à
déjeuner, car il ouvrit son petit sac de pèlerin, et en tira un gros
morceau de pain bis, qu'il se mit à couper avec gravité et à ronger à
belles dents, tout en jetant de temps en temps sur la dormeuse un regard
assez timide, et en prenant le soin de ne pas faire de bruit en ouvrant et
en fermant son couteau à ressort, comme s'il eût craint de la réveiller en
sursaut. Cette marque de déférence rendit une pleine confiance à Consuelo,
et la vue de ce pain que son compagnon mangeait de si bon coeur, réveilla
en elle les angoisses de la faim. Après s'être bien assurée, à la toilette
délabrée de l'enfant et à sa chaussure poudreuse, que c'était un pauvre
voyageur étranger au pays, elle jugea que la Providence lui envoyait un
secours inespéré, dont elle devait profiter. Le morceau de pain était
énorme, et l'enfant pouvait, sans rabattre beaucoup de son appétit, lui en
céder une petite portion. Elle se releva donc, affecta de se frotter les
yeux comme si elle s'éveillait à l'instant même, et regarda le jeune gars
d'un air assuré, afin de lui imposer, au cas où il perdrait le respect dont
jusque là il avait fait preuve.
Cette précaution n'était pas nécessaire. Dès qu'il vit la dormeuse debout,
l'enfant se troubla un peu, baissa les yeux, les releva avec effort à
plusieurs reprises, et enfin, enhardi par la physionomie de Consuelo qui
demeurait irrésistiblement bonne et sympathique, en dépit, du soin qu'elle
prenait de la composer, il lui adressa la parole d'un son de voix si doux
et si harmonieux, que la jeune musicienne fut subitement impressionnée en
sa faveur.
«Eh bien, Mademoiselle, lui dit-il en souriant, vous voilà donc enfin
réveillée? Vous dormiez là de si bon coeur, que si ce n'eût été la crainte
d'être impoli, j'en aurais fait autant de mon côté.
--Si vous êtes aussi obligeant que poli, lui répondit Consuelo en prenant
un ton maternel, vous allez me rendre un petit service.
--Tout ce que vous voudrez, reprit le jeune voyageur, à qui le son de voix
de Consuelo parut également agréable et pénétrant.
--Vous allez me vendre un petit morceau de votre déjeuner, repartit
Consuelo, si vous le pouvez sans vous priver.
--Vous le vendre! s'écria l'enfant tout surpris et en rougissant: oh! Si
j'avais un déjeuner, je ne vous le vendrais pas! je ne suis pas aubergiste;
mais je voudrais vous l'offrir et vous le donner.
--Vous me le donnerez donc, à condition que je vous donnerai en échange de
quoi acheter un meilleur déjeuner.
--Non pas, non pas, reprit-il. Vous moquez-vous? Êtes-vous trop fière pour
accepter de moi un pauvre morceau de pain? Hélas! vous voyez, je n'ai que
cela à vous offrir.
--Eh bien, je l'accepte, dit Consuelo en tendant la main; votre bon coeur
me ferait rougir d'y mettre de la fierté.
--Tenez, tenez! ma belle demoiselle, s'écria le jeune homme tout joyeux.
Prenez le pain et le couteau, et taillez vous-même. Mais n'y mettez pas de
façons, au moins! Je ne suis pas gros mangeur, et j'en avais là pour toute
ma journée.
--Mais aurez-vous la facilité d'en acheter d'autre pour votre journée?
--Est-ce qu'on ne trouve pas du pain partout? Allons, mangez donc, si vous
voulez me faire plaisir!»
Consuelo ne se fit pas prier davantage; et, sentant bien que ce serait mal
reconnaître l'élan fraternel de son amphitryon que de ne pas manger en sa
compagnie, elle se rassit non loin de lui, et se mit à dévorer ce pain, au
prix duquel les mets les plus succulents qu'elle eût jamais goûtés à la
table des riches lui parurent fades et grossiers.
«Quel bon appétit vous avez! dit l'enfant; cela fait plaisir à voir. Eh
bien, j'ai du bonheur de vous avoir rencontrée; cela me rend tout content.
Tenez, croyez-moi, mangeons-le tout; nous retrouverons bien une maison sur
la route aujourd'hui, quoique ce pays semble un désert.
--Vous ne le connaissez donc pas? dit Consuelo d'un air d'indifférence.
--C'est la première fois que j'y passe, quoique je connaisse la route de
Vienne à Pilsen, que je viens de faire, et que je reprends maintenant pour
retourner là-bas.
--Où, là-bas? à Vienne?
--Oui, à Vienne; est-ce que vous y allez aussi?»
Consuelo, incertaine si elle accepterait ce compagnon de voyage, ou si elle
l'éviterait, feignit d'être distraite pour ne pas répondre tout de suite.
«Bah! qu'est-ce que je dis? reprit le jeune homme. Une belle demoiselle
comme vous n'irait pas comme cela toute seule à Vienne. Cependant vous êtes
en voyage; car vous avez un paquet comme moi, et vous êtes à pied comme
moi!»
Consuelo, décidée à éluder ses questions jusqu'à ce qu'elle vît à quel
point elle pouvait se fier à lui, prit le parti de répondre à une
interrogation par une autre.
«Est-ce que vous êtes de Pilsen? lui demanda-t-elle.
--Non, répondit l'enfant qui n'avait aucun instinct ni aucun motif de
méfiance; je suis de Rohrau en Hongrie; mon père y est charron de son
métier.
--Et comment voyagez-vous si loin de chez vous? Vous ne suivez donc pas
l'état de votre père?
--Oui et non. Mon père est charron, et je ne le suis pas; mais il est en
même temps musicien, et j'aspire à l'être.
--Musicien? Bravo! c'est un bel état!
--C'est peut-être le vôtre aussi?
--Vous n'alliez pourtant pas étudier la musique à Pilsen, qu'on dit être
une triste ville de guerre?
--Oh, non! J'ai été chargé d'une commission pour cet endroit-là, et je m'en
retourne à Vienne pour tâcher d'y gagner ma vie, tout en continuant mes
études musicales.
--Quelle partie avez-vous embrassée? la musique vocale ou instrumentale?
--L'une et l'autre jusqu'à présent. J'ai une assez bonne voix; et tenez,
j'ai là un pauvre petit violon sur lequel je me fais comprendre. Mais mon
ambition est grande, et je voudrais aller plus loin que tout cela.
--Composer, peut-être?
--Vous l'avez dit. Je n'ai dans la tête que cette maudite composition. Je
vais vous montrer que j'ai encore dans mon sac un bon compagnon de voyage;
c'est un gros livre que j'ai coupé par morceaux, afin de pouvoir en
emporter quelques fragments en courant le pays; et quand je suis fatigué de
marcher, je m'assieds dans un coin et j'étudie un peu; cela me repose.