maîtrise, et me voyant sans ressources, sans protection, et sans maîtres,
je me demandais si ces huit années de travail à la cathédrale n'allaient
pas être mes dernières études, et s'il ne faudrait pas retourner chez mes
parents pour y apprendre l'état de charron. Pour comble de chagrin,
je voyais bien que maître Reuter, au lieu de s'intéresser à moi, ne me
traitait plus qu'avec dureté, et ne songeait qu'à hâter le moment fatal de
mon renvoi. J'ignore les causes de cette antipathie, que je n'ai méritée en
rien. Quelques-uns de mes camarades avaient la légèreté de me dire qu'il
était jaloux de moi, parce qu'il trouvait dans mes essais de composition
une sorte de révélation du génie musical, et qu'il avait coutume de haïr et
de décourager les jeunes gens chez lesquels il découvrait un élan supérieur
au sien propre. Je suis loin d'accepter cette vaniteuse interprétation
de ma disgrâce; mais je crois bien que j'avais commis une faute en lui
montrant mes essais. Il me prit pour un ambitieux sans cervelle et un
présomptueux impertinent.
--Et puis, dit Consuelo en interrompant le narrateur, les vieux précepteurs
n'aiment pas les élèves qui ont l'air de comprendre plus vite qu'ils
n'enseignent. Mais dites-moi votre nom, mon enfant.
--Je m'appelle Joseph.
--Joseph qui?
--Joseph Haydn.
--Je veux me rappeler ce nom, afin de savoir un jour, si vous devenez
quelque chose, à quoi m'en tenir sur l'aversion de votre maître, et sur
l'intérêt que m'inspire votre histoire. Continuez-la, je vous prie.»
Le jeune Haydn reprit en ces termes, tandis que Consuelo, frappée
Du rapport de leurs destinées de pauvres et d'artistes, regardait
attentivement la physionomie de l'enfant de choeur. Cette figure chétive
et bilieuse prenait, dans l'épanchement du récit, une singulière animation.
Ses yeux bleus pétillaient d'une finesse à la fois maligne et
bienveillante, et rien dans sa manière d'être et de dire n'annonçait un
esprit ordinaire.
LXV.
«Quoi qu'il en soit des causes de l'antipathie de maître Reuter, il me la
témoigna bien durement, et pour une faute bien légère. J'avais des ciseaux
neufs, et, comme un véritable écolier, je les essayais sur tout ce qui me
tombait sous la main. Un de mes camarades ayant le dos tourné, et sa longue
queue, dont il était très-vain, venant toujours à balayer les caractères
que je traçais avec de la craie sur mon ardoise, j'eus une idée rapide,
fatale! ce fut l'affaire d'un instant. Crac! voilà mes ciseaux ouverts,
voilà la queue par terre. Le maître suivait tous mes mouvements de son oeil
de vautour. Avant que mon pauvre camarade se fût aperçu de la perte
douloureuse qu'il venait de faire, j'étais déjà réprimandé, noté d'infamie,
et renvoyé sans autre forme de procès.
«Je sortis de maîtrise au mois de novembre de l'année dernière, à sept
heures du soir, et me trouvai sur la place, sans argent et sans autre
vêtement que les méchants habits que j'avais sur le corps. J'eus un moment
de désespoir. Je m'imaginai, en me voyant grondé et chassé avec tant de
colère et de scandale, que j'avais commis une faute énorme. Je me mis à
pleurer de toute mon âme cette mèche de cheveux et ce bout de ruban tombés
sous mes fatals ciseaux. Mon camarade, dont j'avais ainsi déshonoré le
chef, passa auprès de moi en pleurant aussi. Jamais on n'a répandu tant de
larmes, jamais on n'a éprouvé tant de regrets et de remords pour une queue
à la prussienne. J'eus envie d'aller me jeter dans ses bras, à ses pieds!
Je ne l'osai pas, et je cachai ma honte dans l'ombre. Peut-être le pauvre
Garçon pleurait-il ma disgrâce encore plus que sa chevelure.
«Je passai la nuit sur le pavé; et, comme je soupirais, le lendemain matin,
en songeant à la nécessité et à l'impossibilité de déjeuner, je fus abordé
par Keller, le perruquier de la maîtrise de Saint-Etienne. Il venait de
coiffer maître Reuter, et celui-ci, toujours furieux contre moi, ne lui
avait parlé que de la terrible aventure de la queue coupée. Aussi le
facétieux Keller, en apercevant ma piteuse figure, partit d'un grand éclat
de rire, et m'accabla de ses sarcasmes.--«Oui-da! me cria-t-il d'aussi loin
qu'il me vit, voilà donc le fléau des perruquiers, l'ennemi général et
particulier de tous ceux qui, comme moi, font profession d'entretenir
la beauté de la chevelure! Hé! mon petit bourreau des queues, mon bon
saccageur de toupets! venez ici un peu que je coupe tous vos beaux cheveux
noirs, pour remplacer toutes les queues qui tomberont sous vos coups!»
J'étais désespéré, furieux. Je cachai mon visage dans mes mains, et, me
croyant l'objet de la vindicte publique, j'allais m'enfuir, lorsque le bon
Keller m'arrêtant: «Où allez-vous ainsi, petit malheureux? me dit-il d'une
voix adoucie; Qu'allez-vous devenir sans pain, sans amis, sans vêtements,
et avec un pareil crime sur la conscience? Allons, j'ai pitié de vous,
surtout à cause de votre belle voix, que j'ai pris si souvent plaisir à
entendre à la cathédrale: venez chez moi. Je n'ai pour moi, ma femme et mes
enfants, qu'une chambre au cinquième étage. C'est encore plus qu'il ne nous
en faut, car la mansarde que je loue au sixième n'est pas occupée. Vous
vous en accommoderez, et vous mangerez avec nous jusqu'à ce que vous ayez
trouvé de l'ouvrage; à condition toutefois que vous respecterez les cheveux
de mes clients, et que vous n'essaierez pas vos grands ciseaux sur mes
perruques.»
«Je suivis mon généreux Keller, mon sauveur, mon père! Outre le logement et
la table, il eut la bonté, tout pauvre artisan qu'il était lui-même, de
m'avancer quelque argent afin que je pusse continuer mes études. Je louai
un mauvais clavecin tout rongé des vers; et, réfugié dans mon galetas avec
mon Fuchs et mon Mattheson, je me livrai sans contrainte à mon ardeur pour
la composition. C'est de ce moment que je puis me considérer comme le
protégé de la Providence. Les six premières sonates d'Emmanuel Bach ont
fait mes délices pendant tout cet hiver, et je crois les avoir bien
comprises. En même temps, le ciel, récompensant mon zèle et ma
persévérance, a permis que je trouvasse un peu d'occupation pour vivre et
m'acquitter envers mon cher hôte. J'ai joué de l'orgue tous les dimanches à
la chapelle du comte de Haugwitz, après avoir fait le matin ma partie de
premier violon à l'église des Pères de la Miséricorde. En outre, j'ai
trouvé deux protecteurs. L'un est un abbé qui fait beaucoup de vers
italiens, très-beaux à ce qu'on assure, et qui est fort bien vu de sa
majesté et l'impératrice-reine. On l'appelle M. de Métastasio; et comme il
demeure dans la même maison que Keller et moi, je donne des leçons à
une jeune personne qu'on dit être sa nièce. Mon autre protecteur est
monseigneur l'ambassadeur de Venise.
--Il signor Corner? demanda Consuelo vivement.
--Ah! vous le connaissez? reprit Haydn; c'est M. l'abbé de Métastasio qui