de prendre trop précipitamment une résolution absolue. Sa fierté ne
souffrait plus de l'idée qu'on pouvait l'accuser d'ambition, car elle
fuyait, elle renonçait en quelque sorte aux avantages matériels attachés à
cette union; elle pouvait donc, sans contrainte et sans honte, se livrer à
l'affection dominante de son âme. Le nom d'Anzoleto ne vint pas une seule
fois sur ses lèvres, et elle s'aperçut encore avec plaisir qu'elle n'avait
pas même songé à faire mention de lui dans le récit de son séjour en
Bohême.
Ces épanchements, tout déplacés et téméraires qu'ils pussent être,
amenèrent les meilleurs résultats. Ils firent comprendre à Joseph combien
l'âme de Consuelo était sérieusement occupée; et les espérances vagues
qu'il pouvait avoir involontairement conçues s'évanouirent comme des
songes, dont il s'efforça même de dissiper le souvenir. Après une ou deux
heures de silence qui succédèrent à cet entretien animé, il prit la ferme
résolution de ne plus voir en elle ni une belle sirène, ni un dangereux et
problématique camarade, mais une grande artiste et une noble femme, dont
les conseils et l'amitié étendraient sur toute sa vie une heureuse
influence.
Autant pour répondre à sa confiance que pour mettre à ses propres désirs
une double barrière, il lui ouvrit son âme, et lui raconta comme quoi, lui
aussi, était engagé, et pour ainsi dire fiancé. Son roman de coeur était
moins poétique que celui de Consuelo; mais pour qui sait l'issue de ce
roman dans la vie de Haydn, il n'était pas moins pur et moins noble. Il
avait témoigné de l'amitié à la fille de son généreux hôte, le perruquier
Keller, et celui-ci, voyant cette innocente liaison, lui avait dit:
«Joseph, je me fie à toi. Tu parais aimer ma fille, et je vois que
tu ne lui es pas indifférent. Si tu es aussi loyal que laborieux et
reconnaissant, quand tu auras assuré ton existence, tu seras mon gendre.»
Dans un mouvement de gratitude exaltée, Joseph avait promis, juré!... et
quoique sa fiancée ne lui inspirât pas la moindre passion, il se regardait
comme enchaîné pour jamais.
Il raconta ceci avec une mélancolie qu'il ne put vaincre en songeant à la
différence de sa position réelle et des rêves enivrants auxquels il lui
fallait renoncer. Consuelo regarda cette tristesse comme l'indice d'un
amour profond et invincible pour la fille de Keller. Il n'osa la détromper;
et son estime, son abandon complet dans la loyauté et la pureté de Beppo en
augmentèrent d'autant.
Leur voyage ne fut donc troublé par aucune de ces crises et de ces
explosions que l'on eût pu présager en voyant partir ensemble pour un
tête-à-tête de quinze jours, et au milieu de toutes les circonstances qui
pouvaient garantir l'impunité, deux jeunes gens aimables, intelligents, et
remplis de sympathie l'un pour l'autre. Quoique Joseph n'aimât pas la fille
de Keller, il consentit à laisser prendre sa fidélité de conscience pour
une fidélité de coeur; et quoiqu'il sentît encore parfois l'orage gronder
dans son sein, il sut si bien l'y maîtriser, que sa chaste compagne,
dormant au fond des bois sur la bruyère, gardée par lui comme par un chien
fidèle, traversant à ses côtés des solitudes profondes, loin de tout regard
humain, passant maintes fois la nuit avec lui dans la même grange ou dans
la même grotte, ne se douta pas une seule fois de ses combats et des
mérites de sa victoire. Dans sa vieillesse, lorsque Haydn lut les premiers
livres des Confessions de Jean-Jacques Rousseau, il sourit avec des yeux
baignés de larmes en se rappelant sa traversée du Boehmer-Wald avec
Consuelo, l'amour tremblant et la pieuse innocence pour compagnons de
voyage.
Une fois, pourtant, la vertu du jeune musicien se trouva à une rude
épreuve. Lorsque le temps était beau, les chemins faciles, et la lune
brillante, ils adoptaient la vraie et bonne manière de voyager pédestrement
sans courir les risques des mauvais gîtes. Ils s'établissaient dans quelque
lieu tranquille et abrité pour y passer la journée à causer, à dîner, à
faire de la musique et à dormir. Aussitôt que la soirée devenait froide,
ils achevaient de souper, pliaient bagage, et reprenaient leur course
jusqu'au jour. Ils échappaient ainsi à la fatigue d'une marche au soleil,
aux dangers d'être examinés curieusement, à la malpropreté et à la dépense
des auberges. Mais lorsque la pluie, qui devint assez fréquente dans la
partie élevée du Boehmer-Wald où la Moldaw prend sa source, les forçait de
chercher un abri, ils se retiraient où ils pouvaient, tantôt dans la cabane
de quelque serf, tantôt dans les hangars de quelque châtellenie. Ils
fuyaient avec soin les cabarets, où ils eussent pu trouver plus facilement
à se loger, dans la crainte des mauvaises rencontres, des propos grossiers,
et des scènes bruyantes.
Un soir donc, pressés par l'orage, ils entrèrent dans la hutte d'un
chevrier, qui, pour toute démonstration d'hospitalité, leur dit en bâillant
et en étendant les bras du côté de sa bergerie:
«Allez au foin.»
Consuelo se glissa dans un coin bien sombre, comme elle avait coutume
de faire, et Joseph allait s'installer à distance dans un autre coin,
lorsqu'il heurta les jambes d'un homme endormi qui l'apostropha rudement.
D'autres jurements répondirent à l'imprécation du dormeur, et Joseph,
effrayé de cette compagnie, se rapprocha de Consuelo et lui saisit le bras
pour être sûr que personne ne se mettrait entre eux. D'abord leur pensée
fut de sortir; mais la pluie ruisselait à grand bruit sur le toit de
planches de la hutte, et tout le monde était rendormi.
«Restons, dit Joseph à voix basse, jusqu'à ce que la pluie ait cessé. Vous
pouvez dormir sans crainte, je ne fermerai pas l'oeil, je resterai près de
vous. Personne ne peut se douter qu'il y ait une femme ici. Aussitôt que le
temps redeviendra supportable, je vous éveillerai, et nous nous glisserons
dehors.»
Consuelo n'était pas fort rassurée; mais il y avait plus de danger à sortir
tout de suite qu'à rester. Le chevrier et ses hôtes remarqueraient cette
crainte de demeurer avec eux; ils en prendraient des soupçons, ou sur leur
sexe, ou sur l'argent qu'on pourrait leur supposer; et si ces hommes
étaient capables de mauvaises intentions, ils les suivraient dans la
campagne pour les attaquer. Consuelo, ayant fait toutes ces réflexions,
se tint tranquille; mais elle enlaça son bras à celui de Joseph, par un
sentiment de frayeur bien naturelle et de confiance bien fondée en sa
sollicitude.
Quand la pluie cessa, comme ils n'avaient dormi ni l'un ni l'autre, ils
Se disposaient à partir, lorsqu'ils entendirent remuer leurs compagnons
inconnus, qui se levèrent et s'entretinrent à voix basse dans un argot
incompréhensible. Après avoir soulevé de lourds paquets qu'ils chargèrent
sur leurs dos, ils se retirèrent en échangeant avec le chevrier quelques
mots allemands qui firent juger à Joseph qu'ils faisaient la contrebande,