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plus d'abris naturels et de sites poétiques que les vallées de la Bohême.

Dans les stations qu'ils faisaient de jour dans les forêts, ils s'amusaient

à chasser les petits oiseaux à la glu et au lacet; et quand, après leur

sieste, ils trouvaient leurs pièges approvisionnés de ce menu gibier, ils

faisaient avec du bois mort une cuisine en plein vent qui leur paraissait

somptueuse. On n'accordait la vie qu'aux rossignols, sous prétexte que ces

oiseaux musiciens étaient des confrères.

Nos pauvres enfants allaient donc cherchant un gué, et ne le trouvaient

pas; la rivière était rapide, encaissée, profonde, et grossie par les

pluies des jours précédents. Ils rencontrèrent enfin un abordage auquel

était amarrée une petite barque gardée par un enfant. Ils hésitèrent un

peu à s'en approcher, en voyant plusieurs personnes s'en approcher avant

eux et marchander le passage. Ces hommes se divisèrent après s'être dit

adieu. Trois se préparèrent à suivre la rive septentrionale de la Moldaw,

tandis que les deux autres entrèrent dans le bateau. Cette circonstance

détermina Consuelo.

«Rencontre à droite, rencontre à gauche, dit-elle à Joseph; autant vaut

traverser, puisque c'était notre intention.»

Haydn hésitait encore et prétendait que ces gens avaient mauvaise mine, le

parler haut et des manières brutales, lorsqu'un d'entre eux, qui semblait

vouloir démentir cette opinion défavorable, fit arrêter le batelier, et,

s'adressant à Consuelo:

«Hé! mon enfant! approchez donc, lui cria-t-il en allemand et en lui

faisant signe d'un air de bienveillance enjouée; le bateau n'est pas bien

chargé, et vous pouvez passer avec nous, si vous en avez envie.

--Bien obligé, Monsieur, répondit Haydn; nous profiterons de votre

permission.

--Allons, mes enfants, reprit celui qui avait déjà parlé, et que son

compagnon appelait M. Mayer; allons, sautez!»

Joseph, à peine assis dans la barque, remarqua que les deux inconnus

regardaient alternativement Consuelo et lui avec beaucoup d'attention et

de curiosité. Cependant la figure de ce M. Mayer n'annonçait que douceur

et gaieté; sa voix était agréable, ses manières polies, et Consuelo prenait

confiance dans ses cheveux grisonnants et dans son air paternel.

«Vous êtes musicien, mon garçon? dit-il bientôt à cette dernière.

--Pour vous servir, mon bon Monsieur, répondit Joseph.

--Vous aussi? dit M. Mayer à Joseph; et, lui montrant Consuelo:--C'est

votre frère, sans doute? ajouta-t-il.

--Non, Monsieur, c'est mon ami, dit Joseph; nous ne sommes pas de même

nation, et il entend peu l'allemand.

--De quel pays est-il donc? continua M. Mayer en regardant toujours

Consuelo.

--De l'Italie, Monsieur, répondit encore Haydn.

--Vénitien, Génois, Romain, Napolitain ou Calabrais? dit M. Mayer en

articulant chacune de ces dénominations dans le dialecte qui s'y rapporte,

avec une admirable facilité.

--Oh! Monsieur, je vois bien que vous pouvez parler avec toutes sortes

d'Italiens, répondit enfin Consuelo, qui craignait de se faire remarquer

par un silence prolongé; moi je suis de Venise.

--Ah! c'est un beau pays! reprit M. Mayer en se servant tout de suite du

dialecte familier à Consuelo. Est-ce qu'il y a longtemps que vous l'avez

quitté?

--Six mois seulement.

--Et vous courez le pays en jouant du violon?

--Non; c'est lui qui accompagne, répondit Consuelo en montrant Joseph; moi

je chante.

--Et vous ne jouez d'aucun instrument? ni hautbois, ni flûte, ni tambourin?

--Non; cela m'est inutile.

--Mais si vous êtes bon musicien, vous apprendriez facilement, n'est-ce

pas?

--Oh! certainement, s'il le fallait!

--Mais vous ne vous en souciez pas?

--Non, j'aime mieux chanter.

--Et vous avez raison; cependant vous serez forcé d'en venir là, ou de

changer de profession, du moins pendant un certain temps.

--Pourquoi cela, Monsieur?

--Parce que votre voix va bientôt muer, si elle n'a commencé déjà. Quel âge

avez-vous? quatorze ans, quinze ans, tout au plus?

--Quelque chose comme cela.

--Eh bien, avant qu'il soit un an, vous chanterez comme une petite

grenouille, et il n'est pas sûr que vous redeveniez un rossignol. C'est

une épreuve douteuse pour un garçon que de passer de l'enfance à la

jeunesse. Quelquefois on perd la voix en prenant de la barbe. A votre

place, j'apprendrais à jouer du fifre; avec cela on trouve toujours à

gagner sa vie.

--Je verrai, quand j'en serai là.

--Et vous, mon brave? dit M. Mayer en s'adressant à Joseph en allemand, ne

jouez-vous que du violon?

--Pardon, Monsieur, répondit Joseph qui prenait confiance à son tour en

voyant que le bon Mayer ne causait aucun embarras à Consuelo; je joue un

peu de plusieurs instruments.

--Lesquels, par exemple?

--Le piano, la harpe, la flûte; un peu de tout quand je trouve l'occasion

d'apprendre.

--Avec tant de talents, vous avez grand tort de courir les chemins comme

vous faites; c'est un rude métier. Je vois que votre compagnon, qui est

encore plus jeune et plus délicat que vous, n'en peut déjà plus, car il

boite.

--Vous avez remarqué cela? dit Joseph qui ne l'avait que trop remarqué

aussi, quoique sa compagne n'eût pas voulu avouer l'enflure et la

souffrance de ses pieds.

--Je l'ai très-bien vu se traîner avec peine jusqu'au bateau, reprit Mayer.

--An! que voulez-vous, Monsieur! dit Haydn en dissimulant son chagrin sous

un air d'indifférence philosophique: on n'est pas né pour avoir toutes ses

aises, et quand il faut souffrir, on souffre!

--Mais quand on pourrait vivre plus heureux et plus honnête en se fixant!

Je n'aime pas à voir des enfants intelligents et doux, comme vous me

paraissez l'être, faire le métier de vagabonds. Croyez-en un bon homme qui

a des enfants, lui aussi, et qui vraisemblablement ne vous reverra jamais,

mes petits amis. On se tue et on se corrompt à courir les aventures.

Souvenez-vous de ce que je vous dis là.

--Merci de votre bon conseil, Monsieur, reprit Consuelo avec un sourire

affectueux; nous en profiterons peut-être.

--Dieu vous entende, mon petit gondolier! dit M. Mayer à Consuelo, qui

avait pris une rame, et, machinalement, par une habitude toute populaire et

vénitienne, s'était mise à naviguer.»

La barque touchait au rivage, après avoir fait un biais assez considérable

à cause du courant de l'eau qui était un peu rude. M. Mayer adressa un

adieu amical aux jeunes artistes en leur souhaitant un bon voyage, et son