tout emporté, qui eût été bien attrapé? moi, surtout qui ne peux plus me
traîner; et Joseph aussi, qui est poltron comme une vache du Boehmer-Wald,
et qui se serait cru abandonné dans ce désert.»
M. Mayer riait de ses facéties enfantines qu'il traduisait à mesure au
_signor Pistola_, non moins égayé que lui de la simplicité du _gondolier_.
Oh! vous êtes par trop madré! répondait Mayer; on ne se frottera plus à
vous faire des niches! Et Consuelo, qui voyait l'ironie profonde de ce faux
bonhomme percer enfin sous son air jovial et paternel, continuait de son
côté à jouer ce rôle du niais qui se croit malin, accessoire connu de tout
mélodrame.
Il est certain que leur aventure en était un assez sérieux; et, tout en
faisant sa partie avec habileté, Consuelo sentait qu'elle avait la fièvre.
Heureusement c'est dans la fièvre qu'on agit, et dans la stupeur qu'on
succombe.
Elle se montra dès lors aussi gaie qu'elle avait été réservée jusque-là; et
Joseph, qui avait repris toutes ses facultés, la seconda fort bien. Tout en
paraissant ne pas douter qu'ils approchassent de Passaw, ils feignirent
d'ouvrir l'oreille aux propositions d'aller à Dresde, sur lesquelles
M. Mayer ne manqua pas de revenir. Par ce moyen, ils gagnèrent toute sa
confiance, et le mirent à même de trouver quelque expédient pour leur
avouer honnêtement qu'il les y menait sans leur permission. L'expédient fut
bientôt trouvé. M. Mayer n'était pas novice dans ces sortes d'enlèvements.
Il y eut un dialogue animé en langue étrangère entre ces trois individus,
M. Mayer, le signor Pistola, et le silencieux. Et puis tout à coup ils se
mirent à parler allemand, et comme s'ils continuaient le même sujet:
«Je vous le disais bien; s'écria M. Mayer, nous avons fait fausse route; à
preuve que leur voiture ne reparaît pas. Il y a plus de deux heures que
nous les avons laissés derrière nous, et j'ai eu beau regarder à la montée,
je n'ai rien aperçu.
--Je ne la vois pas du tout! dit le conducteur en sortant la tête de la
voiture, et en la rentrant d'un air découragé.»
Consuelo avait fort bien remarqué, dès la première montée, la disparition
de cette autre voiture avec laquelle on était parti de Bibereck.
«J'étais bien sûr que nous étions égarés, observa Joseph; mais je ne
voulais pas le dire.
--Eh! pourquoi diable ne le disiez-vous pas? reprit le silencieux,
affectant un grand déplaisir de cette découverte.
--C'est que cela m'amusait! dit Joseph, inspiré par l'innocent
machiavélisme de Consuelo; c'est drôle de se perdre en voiture! je croyais
que cela n'arrivait qu'aux piétons.
--Ah bien! voilà qui m'amuse aussi, dit Consuelo. Je voudrais à présent que
nous fussions sur la route de Dresde!
--Si je savais où nous sommes, repartit M. Mayer, je me réjouirais avec
vous, mes enfants; car je vous avoue que j'étais assez mécontent d'aller à
Passaw pour le bon plaisir de messieurs mes amis, et je voudrais que nous
nous fussions assez détournés pour avoir un prétexte de borner là notre
complaisance envers eux.
--Ma foi, monsieur le professeur, dit Joseph, il en sera ce qu'il vous
plaira; ce sont vos affaires. Si nous ne vous gênons pas, et si vous voulez
toujours de nous pour aller à Dresde, nous voilà tout prêts à vous suivre,
fut-ce au bout du monde. Et toi, Bertoni, qu'en dis-tu?
--J'en dis autant, répondit Consuelo. Vogue la galère!
--Vous êtes de braves enfants! répondit Mayer en cachant sa joie sous son
air de préoccupation; mais je voudrais bien savoir pourtant où nous sommes.
--Où que nous soyons, il faut nous arrêter, dit le conducteur; le cheval
n'en peut plus. Il n'a rien mangé depuis hier soir, et il a marché toute la
nuit. Nous ne serons fâchés, ni les uns ni les autres, de nous restaurer
aussi. Voici un petit bois. Nous avons encore quelques provisions; halte!»
On entra dans le bois, le cheval fut dételé. Joseph et Consuelo offrirent
leurs services avec empressement; on les accepta sans méfiance. On pencha
la chaise sur ses brancards; et, dans ce mouvement, la position du
prisonnier invisible devenant sans doute plus douloureuse, Consuelo
l'entendit encore gémir; Mayer l'entendit aussi, et regarda fixement
Consuelo pour voir si elle s'en était aperçue. Mais, malgré la pitié qui
déchirait son coeur, elle sut paraître sourde et impassible. Mayer fit
le tour de la voiture, Consuelo, qui s'était éloignée, le vit ouvrir à
l'extérieur une petite porte de derrière, jeter un coup d'oeil dans
l'intérieur de la double caisse, la refermer, et remettre la clef dans sa
poche.
«_La marchandise est-elle avariée?_ cria le silencieux à M. Mayer.
--Tout est bien, répondit-il avec une indifférence brutale, et il fit tout
disposer pour le déjeuner.
--Maintenant, dit Consuelo rapidement à Joseph en passant auprès de lui,
fais comme moi et suis tous mes pas.»
Elle aida à étendre les provisions sur l'herbe, et à déboucher les
bouteilles. Joseph l'imita en affectant beaucoup de gaieté; M. Mayer vit
avec plaisir ces serviteurs volontaires se dévouer à son bien-être. Il
aimait ses aises, et se mit à boire et à manger ainsi que ses compagnons
avec des manières plus gloutonnes et plus grossières qu'il n'en avait
montré la veille. Il tendait à chaque instant son verre à ses deux nouveaux
pages, qui, à chaque instant, se levaient, se rasseyaient, et repartaient
pour courir, de côté et d'autre, épiant le moment de courir une fois
pour toutes, mais attendant que le vin et la digestion rendissent moins
clairvoyants ces gardiens dangereux. Enfin, M. Mayer, se laissant aller sur
l'herbe et déboutonnant sa veste, offrit au soleil sa grosse poitrine ornée
de pistolets; le conducteur alla voir si le cheval mangeait bien, et le
silencieux se mit à chercher dans quel endroit du ruisseau vaseux au bord
duquel on s'était arrêté, cet animal pourrait boire. Ce fut le signal de la
délivrance. Consuelo feignit de chercher aussi. Joseph s'engagea avec elle
dans les buissons; et, dès qu'ils se virent cachés dans l'épaisseur du
feuillage, ils prirent leur course comme deux lièvres à travers bois. Ils
n'avaient plus guère à craindre les balles dans ce taillis épais; et quand
ils s'entendirent rappeler, ils jugèrent qu'ils avaient pris assez d'avance
pour continuer sans danger.
«II vaut pourtant mieux répondre, dit Consuelo en s'arrêtant; cela
détournera les soupçons, et nous donnera le temps d'un nouveau trait de
course.»
Joseph, répondit donc:
«Par ici, par ici! il y a de l'eau!
--Une source, une source!» cria Consuelo.
Et courant aussitôt à angle droit, afin de dérouter l'ennemi, ils
repartirent légèrement. Consuelo ne pensait plus à ses pieds malades et
enflés, Joseph avait triomphé du narcotique que M. Mayer lui avait versé