Выбрать главу

la veille. La peur leur donnait des ailes.

Ils couraient ainsi depuis dix minutes, dans la direction opposée à celle

qu'ils avaient prise d'abord, et ne se donnant pas le temps d'écouter

les voix qui les appelaient de deux côtés différents, lorsqu'ils trouvèrent

la lisière du bois, et devant eux un coteau rapide bien gazonné qui

s'abaissait jusqu'à une route battue, et des bruyères semées de massifs

d'arbres.

«Ne sortons pas du bois, dit Joseph. Ils vont venir ici, et de cet endroit

élevé ils nous verront dans quelque sens que nous marchions.

Consuelo hésita un instant, explora le pays d'un coup d'oeil rapide, et lui

dit:

«Le bois est trop petit pour nous cacher longtemps. Devant nous il y a une

route, et l'espérance d'y rencontrer quelqu'un.

--Eh! s'écria Joseph, c'est la même route que nous suivions tout à l'heure.

Voyez! elle fait le tour de la colline et remonte sur la droite vers le

lieu d'où nous sommes partis. Que l'un des trois monte à cheval, et il nous

rattrapera avant que nous ayons gagné le bas du terrain.

--C'est ce qu'il faut voir, dit Consuelo. On court vite en descendant. Je

vois quelque chose là-bas sur le chemin, quelque chose qui monte de ce

côté. Il ne s'agit que de l'atteindre avant d'être atteints nous-mêmes.

Allons!»

Il n'y avait pas de temps à perdre en délibérations. Joseph se fia aux

inspirations de Consuelo: la colline fut descendue par eux en un instant,

et ils avaient gagné les premiers massifs, lorsqu'ils entendirent les voix

de leurs ennemis à la lisière du bois. Cette fois, ils se gardèrent de

répondre, et coururent encore, à la faveur des arbres et des buissons,

jusqu'à ce qu'ils rencontrèrent un ruisseau encaissé, que ces mêmes arbres

leur avaient caché. Une longue planche servait de pont; ils traversèrent,

et jetèrent ensuite la planche au fond de l'eau.

Arrivés à l'autre rive, ils la descendirent, toujours protégés par une

épaisse végétation; et, ne s'entendant plus appeler, ils jugèrent qu'on

avait perdu leurs traces, ou bien qu'on ne se méprenait plus sur leurs

intentions, et qu'on cherchait à les atteindre par surprise. Mais bientôt

la végétation du rivage fut interrompue, et ils s'arrêtèrent, craignant

d'être vus. Joseph avança la tête avec précaution parmi les dernières

broussailles, et vit un des brigands en observation à la sortie du bois, et

l'autre (vraisemblablement le signor Pistola, dont ils avaient déjà éprouvé

la supériorité à la course), au bas de la colline, non loin de la rivière.

Tandis que Joseph s'assurait de la position de l'ennemi, Consuelo s'était

dirigée du côté de la route; et tout à coup elle revint vers Joseph:

«C'est une voiture qui vient, lui dit-elle, nous sommes sauvés! Il faut la

joindre avant que celui qui nous poursuit se soit avisé de passer l'eau.»

Ils coururent dans la direction de la route en droite ligne, malgré la

nudité du terrain; la voiture venait à eux au galop.

«Oh! mon Dieu! dit Joseph, si c'était l'autre voiture, celle des complices?

--Non, répondit Consuelo, c'est une berline à six chevaux, deux postillons,

et deux courriers; nous sommes sauvés, te dis-je, encore un peu de

courage.»

Il était bien temps d'arriver au chemin; le Pistola avait retrouvé

l'empreinte de leurs pieds sur le sable au bord du ruisseau. Il avait la

force et la rapidité d'un sanglier. Il vit bientôt dans quel endroit la

trace disparaissait, et les pieux qui avaient assujetti la planche. Il

devina la ruse, franchit l'eau à la nage, retrouva la marque des pas sur la

rive, et, les suivant toujours, il venait de sortir des buissons; il voyait

les deux fugitifs traverser la bruyère ... mais il vit aussi la voiture; il

comprit leur dessein, et, ne pouvant plus s'y opposer, il rentra dans les

broussailles et s'y tint sur ses gardes.

Aux cris des deux jeunes gens, qui d'abord furent pris pour des mendiants,

la berline ne s'arrêta pas. Les voyageurs jetèrent quelques pièces de

monnaie; et leurs courriers d'escorte, voyant que nos fugitifs, au lieu de

les ramasser, continuaient à courir en criant à la portière, marchèrent sur

eux au galop pour débarrasser leurs maîtres de cette importunité. Consuelo,

essoufflée et perdant ses forces comme il arrive presque toujours au moment

du succès, ne pouvait faire sortir un son de son gosier, et joignait les

mains d'un air suppliant, en poursuivant les cavaliers, tandis que Joseph,

cramponné à la portière, au risque de manquer prise et de se faire écraser,

criait d'une voix haletante:

«Au secours! au secours! nous sommes poursuivis; au voleur! à l'assassin!»

Un des deux voyageurs qui occupaient la berline parvint enfin à comprendre

ces paroles entrecoupées, et fit signe à un des courriers qui arrêta les

postillons. Consuelo, lâchant alors la bride de l'autre courrier à laquelle

elle s'était suspendue, quoique le cheval se cabrât et que le cavalier la

menaçât de son fouet, vint se joindre à Joseph; et sa figure animée par la

course frappa les voyageurs, qui entrèrent en pourparler.

«Qu'est-ce que cela signifie, dit l'un des deux: est-ce une nouvelle

manière de demander l'aumône! On vous a donné, que voulez-vous encore?

ne pouvez-vous répondre?»

Consuelo était comme prête à expirer. Joseph, hors d'haleine, ne pouvait

que dire:

«Sauvez-nous, sauvez-nous! et il montrait le bois et la colline sans

réussir à retrouver la parole.

--Ils ont l'air de deux renards forcés à la chasse, dit l'autre voyageur;

attendons que la voix leur revienne.» Et les deux seigneurs, magnifiquement

équipés, les regardèrent en souriant d'un air de sang-froid qui contrastait

avec l'agitation des pauvres fugitifs.

Enfin, Joseph réussit à articuler encore les mots de voleurs et

d'assassins; aussitôt les nobles voyageurs se firent ouvrir la voiture, et,

s'avançant sur le marche-pied, regardèrent de tous côtés, étonnés de ne

rien voir qui pût motiver une pareille alerte. Les brigands s'étaient

cachés, et la campagne était déserte et silencieuse. Enfin, Consuelo,

revenant à elle, leur parla ainsi, en s'arrêtant à chaque phrase pour

respirer:

«Nous sommes deux pauvres musiciens ambulants; nous avons été enlevés par

des hommes que nous ne connaissons pas, et qui, sous prétexte de nous

rendre service, nous ont fait monter dans leur voiture et voyager toute

la nuit. Au point du jour, nous nous sommes aperçus qu'on nous trompait, et

qu'on nous menait vers le nord, au lieu de suivre la route de Vienne. Nous

avons voulu fuir; ils nous ont menacés, le pistolet à la main. Enfin, ils

se sont arrêtés dans les bois que voici, nous nous sommes échappés, et nous

avons couru vers votre voiture. Si vous nous abandonnez ici, nous sommes

perdus; ils sont à deux pas de la route, l'un dans les buissons, les autres