dans le bois.
--Combien sont-ils donc? demanda un des courriers.
--Mon ami, dit en français un des voyageurs auquel Consuelo s'était
adressée parce qu'il était plus près d'elle, sur le marchepied, apprenez
que cela ne vous regarde pas. Combien sont-ils? voilà une belle question!
Votre devoir est de vous battre si je vous l'ordonne, et je ne vous charge
point de compter les ennemis.
--Vraiment, voulez-vous vous amuser à pourfendre? reprit en français
l'autre seigneur; songez, baron, que cela prend du temps.
--Ce ne sera pas long, et cela nous dégourdira. Voulez-vous être de la
partie, comte?
--Soit! si cela vous amuse. Et le comte prit avec une majestueuse indolence
son épée dans une main, et dans l'autre deux pistolets dont la crosse était
ornée de pierreries.
--Oh! vous faites bien, Messieurs,» s'écria Consuelo, à qui l'impétuosité
de son coeur fit oublier un instant son humble rôle, et qui pressa de ses
deux mains le bras du comte.
Le comte, surpris d'une telle familiarité de la part d'un petit drôle de
cette espèce, regarda sa manche d'un air de dégoût railleur, la secoua,
et releva ses yeux avec une lenteur méprisante sur Consuelo qui ne put
s'empêcher de sourire, en se rappelant avec quelle ardeur le comte
Zustiniani et tant d'autres illustrissimes Vénitiens lui avaient demandé,
en d'autres temps, la faveur de baiser une de ces mains dont l'insolence
paraissait maintenant si choquante. Soit qu'il y eût en elle, en cet
instant, un rayonnement de fierté calme et douce qui démentait les
apparences de sa misère, soit que sa facilité à parler la langue du bon ton
en Allemagne fit penser qu'elle était un jeune gentilhomme travesti, soit
enfin que le charme de son sexe se fit instinctivement sentir, le comte
changea de physionomie tout à coup, et, au lieu d'un sourire de mépris, lui
adressa un sourire de bienveillance. Le comte était encore jeune et beau;
on eût pu être ébloui des avantages de sa personne, si le baron ne l'eût
surpassé en jeunesse, en régularité de traits, et en luxe de stature.
C'étaient les deux plus beaux hommes de leur temps, comme on le disait
d'eux, et probablement de beaucoup d'autres.
Consuelo, voyant les regards expressifs du jeune baron s'attacher aussi sur
elle avec une expression d'incertitude, de surprise et d'intérêt, détourna
leur attention de sa personne en leur disant:
«Allez, Messieurs, ou plutôt venez; nous vous servirons de guides. Ces
bandits ont dans leur voiture un malheureux caché dans un compartiment de
la caisse, enfermé comme dans un cachot. Il est là pieds et poings liés,
mourant, ensanglanté, et un bâillon dans la bouche. Allez le délivrer;
cela convient à de nobles coeurs comme les vôtres!
--Vive Dieu, cet enfant est fort gentil! s'écria le baron, et je vois,
cher comte, que nous n'avons pas perdu notre temps à l'écouter. C'est
peut-être un brave gentilhomme que nous allons tirer des mains de ces
bandits.
--Vous dites qu'ils sont là? reprit le comte en montrant le bois.
--Oui, dit Joseph; mais ils sont dispersés, et si vos seigneuries veulent
bien écouter mon humble avis, elles diviseront l'attaque. Elles monteront
la côte dans leur voiture, aussi vite que possible, et, après avoir tourné
la colline, elles trouveront à la hauteur du bois que voici, et tout à
l'entrée, sur la lisière opposée, la voiture où est le prisonnier, tandis
que je conduirai messieurs les cavaliers directement par la traverse. Les
bandits ne sont que trois; ils sont bien armés; mais, se voyant pris des
deux côtés à la fois, ils ne feront pas de résistance.
--L'avis est bon, dit le baron. Comte, restez dans la voiture, et
faites-vous accompagner de votre domestique. Je prends son cheval. Un de
ces enfants vous servira de guide pour savoir en quel lieu il faut vous
arrêter. Moi, j'emmène celui-ci avec mon chasseur. Hâtons-nous; car si nos
brigands ont l'éveil, comme il est probable, ils prendront les devants.
--La voiture ne peut vous échapper, observa Consuelo; leur cheval est sur
les dents.»
Le baron sauta sur celui du domestique du comte, et ce domestique monta
derrière la voiture.
«Passez, dit le comte à Consuelo, en la faisant entrer la première, sans
se rendre compte à lui-même de ce mouvement de déférence. Il s'assit
pourtant dans le fond, et elle resta sur le devant. Penché à la portière
pendant que les postillons prenaient le grand galop, il suivait de l'oeil
son compagnon qui traversait le ruisseau à cheval, suivi de son homme
d'escorte, lequel avait pris Joseph en croupe pour passer l'eau. Consuelo
n'était pas sans inquiétude pour son pauvre camarade, exposé au premier
feu; mais elle le voyait avec estime et approbation courir avec ardeur à ce
poste périlleux. Elle le vit remonter la colline, suivi des cavaliers qui
éperonnaient vigoureusement leurs montures, puis disparaître sous le bois.
Deux coups de feu se firent entendre, puis un troisième.... La berline
tournait le monticule. Consuelo, ne pouvant rien savoir, éleva son âme
à Dieu; et le comte, agité d'une sollicitude analogue pour son noble
compagnon, cria en jurant aux postillons:
«Mais forcez donc le galop, canailles! ventre à terre!...»
LXXII.
Le _signor Pistola_, auquel nous ne pouvons donner d'autre nom que celui
dont Consuelo l'avait gratifié, car nous ne l'avons pas trouvé assez
intéressant de sa personne pour faire des recherches à cet égard, avait vu,
du lieu où il était caché, la berline s'arrêter aux cris des fugitifs.
L'autre anonyme, que nous appelons aussi, comme Consuelo, le _Silencieux_,
avait fait, du haut de la colline, la même observation et la même
réflexion; il avait couru rejoindre Mayer, et tous deux songeaient aux
moyens de se sauver. Avant que le baron eût traversé le ruisseau, Pistola
avait gagné du chemin, et s'était déjà tapi dans le bois. Il les laissa
passer, et leur tira par derrière deux coups de pistolet, dont l'un perça
le chapeau du baron, et l'autre blessa le cheval du domestique assez
légèrement. Le baron tourna bride, l'aperçut, et, courant sur lui,
l'étendit par terre d'un coup de pistolet. Puis il le laissa se rouler dans
les épines en jurant, et suivit Joseph qui arriva à la voiture de M. Mayer
presque en même temps que celle du comte. Ce dernier avait déjà sauté à
terre. Mayer et le Silencieux avaient disparu avec le cheval sans perdre le
temps à cacher la chaise. Le premier soin des vainqueurs fut de forcer la
serrure de la caisse où était renfermé le prisonnier. Consuelo aida avec
transport à couper les cordes et le bâillon de ce malheureux, qui ne se
vit pas plus tôt délivré qu'il se jeta à terre prosterné devant ses
libérateurs, et remerciant Dieu. Mais, dès qu'il eut regardé le baron,
il se crut retombé de Charybde en Scylla.
Ah! monsieur le baron de Trenk! s'écria-t-il, ne me perdez pas, ne me
livrez pas. Grâce, grâce pour un pauvre déserteur, père de famille!
Je ne suis pas plus Prussien que vous, monsieur le baron; je suis sujet
autrichien comme vous, et je vous supplie de ne pas me faire arrêter. Oh!
faites-moi grâce!