votre impératrice. Je la trouverais fort mal disposée à me recevoir, si je
l'abordais sous le coup d'une pareille impertinence de la part de mon
gouvernement.
--Ne craignez rien de moi, répondit le comte; vous savez que je ne suis pas
un sujet zélé, parce que je ne suis pas un courtisan ambitieux....
--Et quelle ambition pourriez-vous avoir encore, cher comte? L'amour et
la fortune ont couronné vos voeux; au lieu que moi.... Ah! combien nos
destinées sont dissemblables jusqu'à présent, malgré l'analogie qu'elles
présentent au premier abord!»
En parlant ainsi, le baron tira de son sein un portrait entouré de
diamants, et se mit à le contempler avec des yeux attendris, et en poussant
de profonds soupirs, qui donnèrent un peu envie de rire à Consuelo. Elle
trouva qu'une passion si peu discrète n'était pas de bon goût, et railla
intérieurement cette manière de grand seigneur.
«Cher baron, reprit le comte en baissant la voix (Consuelo feignait de
ne pas entendre, et y faisait même son possible), je vous supplie de
n'accorder à personne la confiance dont vous m'avez honoré, et surtout de
ne montrer ce portrait à nul autre qu'à moi. Remettez-le dans sa boîte, et
songez que cet enfant entend le français aussi bien que vous et moi.
--A propos! s'écria le baron en refermant le portrait sur lequel Consuelo
s'était bien gardée de jeter les yeux, que diable voulaient-ils faire de
ces deux petits garçons, nos racoleurs? Dites, que vous proposaient-ils
pour vous engager à les suivre?
--En effet, dit le comte, je n'y songeais pas, et maintenant je ne
m'explique pas leur fantaisie; eux qui ne cherchent à enrôler que des
hommes dans la force de l'âge, et d'une stature démesurée, que
pouvaient-ils faire de deux petits enfants?»
Joseph raconta que le prétendu Mayer s'était donné pour musicien, et leur
avait continuellement parlé de Dresde et d'un engagement à la chapelle de
l'électeur.
«Ah! m'y voilà! reprit le baron, et ce Mayer, je gage que je le connais!
Ce doit être un nommé N..., ex-chef de musique militaire, aujourd'hui
recruteur pour la musique des régiments prussiens. Nos indigènes ont la
tête si dure, qu'ils ne réussiraient pas à jouer juste et en mesure, si Sa
Majesté, qui a l'oreille plus délicate que feu le roi son père, ne tirait
de la Bohême et de la Hongrie ses clairons, ses fifres, et ses trompettes.
Le bon professeur de tintamarre a cru faire un joli cadeau, à son maître
En lui amenant, outre le déserteur repêché sur vos terres, deux petits
musiciens à mine intelligente; et le faux-fuyant de leur promettre Dresde
et les délices de la cour n'était pas mal trouvé, pour commencer. Mais vous
n'eussiez pas seulement aperçu Dresde, mes enfants, et, bon gré, mal
gré, vous eussiez été incorporés dans la musique de quelque régiment
d'infanterie seulement pour le reste de vos jours.
--Je sais à quoi m'en tenir maintenant sur le sort qui nous attendait,
répondit Consuelo; j'ai entendu parler des abominations de ce régime
militaire, de la mauvaise foi et de la cruauté des enlèvements de recrues.
Je vois, à la manière dont le pauvre grenadier était traité par ces
misérables, qu'on ne m'avait rien exagéré. Oh! le grand Frédéric!...
--Sachez, jeune homme, dit le baron avec une emphase un peu ironique, que
Sa Majesté ignore les moyens, et ne connaît que les résultats.
--Dont elle profite, sans se soucier du reste, reprit Consuelo animée par
une indignation irrésistible. Oh! Je le sais, monsieur le baron, les rois
n'ont jamais tort, et sont innocents de tout le mal qu'on fait pour leur
plaire.
--Le drôle a de l'esprit! s'écria le comte en riant; mais soyez prudent,
mon joli petit tambour, et n'oubliez pas que vous parlez devant un officier
supérieur du régiment où vous deviez peut-être entrer.
--Sachant me taire, monsieur le comte, je ne révoque jamais en doute la
discrétion d'autrui.
--Vous l'entendez, baron! il vous promet le silence que vous n'aviez pas
songé à lui demander! Allons, c'est un charmant enfant.
--Et je me fie à lui de tout mon coeur, repartit le baron. Comte, vous
devriez l'enrôler, vous, et l'offrir comme page à Son Altesse.
--C'est fait, s'il y consent, dit le comte en riant. Voulez-vous accepter
cet engagement, beaucoup plus doux que celui du service prussien? Ah! mon
enfant! il ne s'agira ni de souffler dans des chaudrons, ni de battre le
rappel avant le jour, ni de recevoir la schlague et de manger du pain
de briques pilées, mais de porter la queue et l'éventail d'une dame
admirablement belle et gracieuse, d'habiter un palais de fées, de présider
aux jeux et aux ris, et de faire votre partie dans des concerts qui valent
bien ceux du grand Frédéric! Êtes-vous tenté? Ne me prenez-vous pas pour un
Mayer?
--Et quelle est donc cette altesse si gracieuse et si magnifique? demanda
Consuelo en souriant.
--C'est la margrave douairière de Bareith, princesse de Culmbach, mon
illustre épouse, répondit le comte Hoditz; c'est maintenant la châtelaine
de Roswald en Moravie.»
Consuelo avait cent fois entendu raconter à la chanoinesse Wenceslawa de
Rudolstadt la généalogie, les alliances et l'histoire anecdotique de toutes
les principautés et aristocraties grandes et petites de l'Allemagne et des
pays circonvoisins; plusieurs de ces biographies l'avaient frappée, et
entre autres celle du comte Hoditz-Roswald, seigneur morave très-riche,
chassé et abandonné par un père irrité de ses déportements, aventurier
très-répandu dans toutes les cours de l'Europe; enfin, grand-écuyer et
amant de la margrave douairière de Bareith, qu'il avait épousée en secret,
enlevée et conduite à Vienne, de là en Moravie, où, ayant hérité de son
père, il l'avait mise récemment à la tête d'une brillante fortune. La
chanoinesse était revenue souvent sur cette histoire, qu'elle trouvait fort
scandaleuse parce que la margrave était princesse suzeraine, et le comte
simple gentilhomme; et c'était pour elle un sujet de se déchaîner contre
les mésalliances et les mariages d'amour. De son côté, Consuelo, qui
cherchait à comprendre et à bien connaître les préjugés de la caste
nobiliaire, faisait son profit de ces révélations et ne les oubliait pas.
La première fois que le comte Hoditz s'était nommé devant elle, elle avait
été frappée d'une vague réminiscence, et maintenant elle avait présentes
toutes les circonstances de la vie et du mariage romanesque de cet
aventurier célèbre. Quant au baron de Trenk, qui n'était alors qu'au
début de sa mémorable disgrâce, et qui ne présageait guère son épouvantable
avenir, elle n'en avait jamais entendu parler. Elle écouta donc le comte
étaler avec un peu de vanité le tableau de sa nouvelle opulence. Raillé
et méprisé dans les petites cours orgueilleuses de l'Allemagne, Hoditz
avait longtemps rougi d'être regardé comme un pauvre diable enrichi par