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sa femme. Héritier de biens immenses, il se croyait désormais réhabilité

en étalant le faste d'un roi dans son comté morave, et produisait avec

complaisance ses nouveaux titres à la considération ou à l'envie de minces

souverains beaucoup moins riches que lui. Rempli de bons procédés et

d'attentions délicates pour sa margrave, il ne se piquait pourtant pas

d'une scrupuleuse fidélité envers une femme beaucoup plus âgée que lui; et

soit que cette princesse eût, pour fermer les yeux, les bons principes et

le bon goût du temps, soit qu'elle crût que l'époux illustré par elle ne

pouvait jamais ouvrir les yeux sur le déclin de sa beauté, elle ne le

gênait point dans ses fantaisies.

Au bout de quelques lieues, on trouva un relais préparé exprès à l'avance

pour les nobles voyageurs. Consuelo et Joseph voulurent descendre et

prendre congé d'eux; mais ils s'y opposèrent, prétextant la possibilité

de nouvelles entreprises de la part des recruteurs répandus dans le pays.

«Vous ne savez pas, leur dit Trenk (et il n'exagérait rien), combien cette

race est habile et redoutable. En quelque lieu de l'Europe civilisée que

vous mettiez le pied, si vous êtes pauvre et sans défense, si vous avez

quelque vigueur ou quelque talent, vous êtes exposé à la fourberie ou à la

violence de ces gens-là. Ils connaissent tous les passages de frontières,

tous les sentiers de montagnes, toutes les routes de traverse, tous les

gîtes équivoques, tous les coquins dont ils peuvent espérer assistance et

main-forte au besoin. Ils parlent toutes les langues, tous les patois, car

ils ont vu toutes les nations et fait tous les métiers. Ils excellent à

manier un cheval, à courir, nager, sauter par-dessus les précipices

comme de vrais bandits. Ils sont presque tous braves, durs à la fatigue,

menteurs, adroits et impudents, vindicatifs, souples et cruels. C'est le

rebut de l'espèce humaine, dont l'organisation militaire du feu roi de

Prusse, _Gros-Guillaume_, a fait les pourvoyeurs les plus utiles de sa

puissance, et les soutiens les plus importants de sa discipline. Ils

rattraperaient un déserteur au fond de la Sibérie, et iraient le chercher

au milieu des balles de l'armée ennemie, pour le seul plaisir de le ramener

en Prusse et de l'y faire pendre pour l'exemple. Ils ont arraché de l'autel

un prêtre qui disait sa messe, parce qu'il avait cinq pieds dix pouces; ils

ont volé un médecin à la princesse électorale; ils ont mis en fureur dix

fois le vieux margrave de Bareith, en lui enlevant son armée composée de

vingt ou trente hommes, sans qu'il ait osé en demander raison ouvertement;

ils ont fait soldat à perpétuité un gentilhomme français qui allait voir sa

femme et ses enfants aux environs de Strasbourg; ils ont pris des Russes à

la czarine Élisabeth, des houlans au maréchal de Saxe, des pandours à

Marie-Thérèse, des magnats de Hongrie, des seigneurs polonais, des

chanteurs italiens, et des femmes de toutes les nations, nouvelles

Sabines mariées de force à des soldats. Tout leur est bon; outre leurs

appointements et leurs frais de voyages qui sont largement rétribués, ils

ont une prime de tant par tête, que dis-je! de tant par pouce et par ligne

de stature....

--Oui! dit Consuelo, ils fournissent de la chair humaine à tant par once!

Ah! votre grand roi est un ogre!... Mais soyez tranquille, monsieur le

baron, dites toujours; vous avez fait une belle action en rendant la

liberté à notre pauvre déserteur. J'aimerais mieux subir les supplices

qui lui étaient destinés, que de dire une parole qui pût vous nuire.»

Trenk, dont le fougueux caractère ne comportait pas la prudence, et qui

était déjà aigri par les rigueurs et les injustices incompréhensibles de

Frédéric à son égard, trouvait un amer plaisir à dévoiler devant le comte

Hoditz les forfaits de ce régime dont il avait été témoin et complice,

dans un temps de prospérité, où ses réflexions n'avaient pas toujours

été aussi équitables et aussi sévères. Maintenant persécuté secrètement,

quoique en apparence il dût à la confiance du roi de remplir une mission

diplomatique importante auprès de Marie-Thérèse, il commençait à détester

son maître, et à laisser paraître ses sentiments avec trop d'abandon. Il

rapporta au comte les souffrances, l'esclavage et le désespoir de cette

nombreuse milice prussienne, précieuse à la guerre, mais si dangereuse

durant la paix, qu'on en était venu, pour la réduire, à un système de

terreur et de barbarie sans exemple. Il raconta l'épidémie de suicide qui

s'était répandue dans l'armée, et les crimes que commettaient des soldats,

honnêtes et dévots d'ailleurs, dans le seul but de se faire condamner à

mort pour échapper à l'horreur de la vie qu'on leur avait faite.

«Croiriez-vous, dit-il, que les rangs _surveillés_ sont ceux qu'on

recherche avec le plus d'ardeur? Il faut que vous sachiez que ces rangs

surveillés sont composés de recrues étrangères, d'hommes enlevés, ou de

jeunes gens de la nation prussienne, lesquels, au début d'une carrière

militaire qui ne doit finir qu'avec la vie, sont généralement en proie,

durant les premières années, au plus horrible découragement. On les divise

par rangs, et on les fait marcher, soit en paix, soit en guerre, devant une

rangée d'hommes plus soumis ou plus déterminés, qui ont la consigne de

tirer chacun sur celui qui marche devant lui, si ce dernier montre la

plus légère intention de fuir ou de résister. Si le rang chargé de cette

exécution la néglige, le rang placé derrière, qui est encore choisi parmi

de plus insensibles et de plus farouches ( car il y en a parmi les vieux

soldats endurcis et les volontaires, qui sont presque tous des scélérats),

ce troisième rang, dis-je, est chargé de tirer sur les deux premiers;

et ainsi de suite, si le troisième rang faiblit dans l'exécution. Ainsi,

chaque rang de l'armée a, dans la bataille l'ennemi en face et l'ennemi

sur ses talons, nulle part des semblables, des compagnons, ou des frères

d'armes. Partout la violence, la mort et l'épouvante! C'est avec cela, dit

le grand Frédéric, qu'on forme des soldats invincibles. Eh bien, une place

dans ces premiers rangs est enviée et recherchée par le jeune militaire

prussien; et sitôt qu'il y est placé, sans concevoir la moindre espérance

de salut, il se débande et jette ses armes, afin d'attirer sur lui les

balles de ses camarades. Ce mouvement de désespoir en sauve plusieurs, qui,

risquant le tout pour le tout, et bravant les plus insurmontables dangers,

parviennent à s'échapper, et souvent passent à l'ennemi. Le roi ne s'abuse

pas sur l'horreur que son joug de fer inspire à l'armée, et vous savez

peut-être son mot au duc de Brunswick, son neveu, qui assistait à une de

ses grandes revues, et ne se lassait pas d'admirer la belle tenue et les

superbes manoeuvres de ses troupes. «--La réunion et l'ensemble de tant de

beaux hommes vous surprend? lui dit Frédéric; et moi, il y a quelque chose

qui m'étonne bien davantage!--Quoi donc? dit le jeune duc.--C'est que nous

soyons en sûreté, vous et moi, au milieu d'eux, répondit le roi.»