originalité, était du moins bien écrite, et facile à saisir, surtout pour
Consuelo, qui avait surmonté tant d'autres épreuves plus importantes. Les
auditeurs furent émerveillés, et Gottlieb qui devenait de plus en plus
soucieux et morose, déclara qu'il avait la fièvre, et qu'il allait se
mettre au lit, enchanté que tout le monde fût content.
Aussitôt les voix et les instruments se rassemblèrent dans l'église, et
nos deux petits maîtres de chapelle improvisés dirigèrent la répétition.
Tout alla au mieux. C'était le brasseur, le tisserand, le maître d'école
et le boulanger du village qui tenaient les quatre violons. Les enfants
faisaient les choeurs avec leurs parents, tous bons paysans ou artisans,
pleins de flegme, d'attention et de bonne volonté. Joseph avait entendu
déjà de la musique de Holzbaüer à Vienne, où elle était en faveur à
cette époque. Il n'eut pas de peine à s'y mettre, et Consuelo, faisant
alternativement sa partie dans toutes les reprises du chant, mena les
choeurs si bien qu'ils se surpassèrent eux-mêmes. Il y avait deux solos
que devaient dire le fils et la nièce de Gottlieb, ses élèves favoris, et
les premiers chanteurs de la paroisse; mais ces deux coryphées ne parurent
point, sous prétexte qu'ils étaient sûrs de leur affaire.
Joseph et Consuelo allèrent souper au presbytère, où un appartement leur
avait été préparé. Le bon curé était dans la joie de son âme, et l'on
voyait qu'il tenait extrêmement à la beauté de sa messe, pour plaire à
M. le chanoine.
Le lendemain, tout était en rumeur dans le village dès avant le jour.
Les cloches sonnaient à grande volée; les chemins se couvraient de fidèles
arrivés du fond des campagnes environnantes, pour assister à la solennité.
Le carrosse du chanoine approchait avec une majestueuse lenteur. L'église
était revêtue de ses plus beaux ornements. Consuelo s'amusait beaucoup
de l'importance que chacun s'attribuait. Il y avait là presque autant
d'amour propre et de rivalités en jeu que dans les coulisses d'un théâtre.
Seulement les choses se passaient plus naïvement, et il y avait plus à rire
qu'à s'indigner.
Une demi-heure avant la messe, le sacristain tout effaré vint leur révéler
un grand complot tramé par le jaloux et perfide Gottlieb. Ayant appris que
la répétition avait été excellente, et que tout le personnel musical de
la paroisse était engoué des nouveaux venus, il se faisait très-malade
et défendait à sa nièce et à son fils, les deux coryphées principaux, de
quitter le chevet de son lit, si bien qu'on n'aurait ni la présence de
Gottlieb, que tout le monde jugeait indispensable pour se mettre en train,
ni les solos, qui étaient le plus bel endroit de la messe. Les concertants
étaient découragés, et c'était avec bien de la peine que lui, sacristain
précieux et affairé, les avait réunis dans l'église pour tenir conseil.
Consuelo et Joseph coururent les trouver, firent répéter les endroits
périlleux, soutinrent les parties défaillantes, et rendirent à tous
confiance et courage. Quant au remplacement des solos, ils s'entendirent
bien vite ensemble pour s'en charger. Consuelo chercha et trouva dans sa
mémoire un chant religieux du Porpora qui s'adaptait au ton et aux paroles
du solo exigé. Elle l'écrivit sur son genou, et le répéta à la hâte avec
Haydn, qui se mit ainsi en mesure de l'accompagner. Elle lui trouva aussi
un fragment de Sébastien Bach qu'il connaissait, et qu'ils arrangèrent
tant bien que mal, à eux deux, pour la circonstance.
La messe sonna, qu'ils répétaient encore et s'entendaient en dépit du
vacarme de la grosse cloche. Quand M. le chanoine, revêtu de ses ornements,
parut à l'autel, les choeurs étaient déjà partis et galopaient le style
fugué du germanique compositeur, avec un aplomb de bon augure. Consuelo
prenait plaisir à voir et à entendre ces bons prolétaires allemands avec
leurs figures sérieuses, leurs voix justes, leur ensemble méthodique et
leur verve toujours soutenue, parce qu'elle est toujours contenue dans de
certaines limites.
«Voilà, dit-elle à Joseph dans un intervalle, les exécutants qui
conviennent à cette musique-là: s'ils avaient le feu qui a manqué au
maître, tout irait de travers; mais ils ne l'ont pas, et les pensées
forgées à la mécanique sont rendues par des pièces de mécanique. Pourquoi
l'illustre maestro Hoditz-Roswald n'est-il pas ici pour faire fonctionner
ces machines? Il se donnerait beaucoup de mal, ne servirait à rien, et
serait le plus content du monde.
Le solo de voix d'homme inquiétait bien des gens, Joseph s'en tira à
merveille: mais quand vint celui de Consuelo, cette manière italienne
les étonna d'abord, les scandalisa un peu, et finit par les enthousiasmer.
La cantatrice se donna la peine de chanter de son mieux, et l'expression
de son chant large et sublime transporta Joseph jusqu'aux cieux.
«Je ne peux croire, lui dit-il, que vous ayez jamais pu mieux chanter que
vous venez de le faire pour cette pauvre messe de village.
--Jamais, du moins, je n'ai chanté avec plus d'entrain et de plaisir, lui
répondit-elle. Ce public m'est plus sympathique que celui d'un théâtre.
Maintenant laisse-moi regarder de la tribune si M. le chanoine est content.
Oui, il a tout à fait l'air béat, ce respectable chanoine; et à la manière
dont tout le monde cherche sur sa physionomie la récompense de ses efforts,
je vois bien que le bon Dieu est le seul ici dont personne ne songe à
s'occuper.
--Excepté vous, Consuelo! la foi et l'amour divin peuvent seuls inspirer
des accents comme les vôtres.»
Quand les deux virtuoses sortirent de l'église après la messe, il s'en
fallut de peu que la population ne les portât en triomphe jusqu'au
presbytère, où un bon déjeuner les attendait. Le curé les présenta à
M. le chanoine, qui les combla d'éloges et voulut entendre encore
_après-boire_ le solo du Porpora. Mais Consuelo, qui s'étonnait avec
raison que personne n'eût reconnu sa voix de femme, et qui craignait
l'oeil du chanoine, s'en défendit, sous prétexte que les répétitions et
sa coopération active à toutes les parties du choeur l'avaient beaucoup
fatiguée.
L'excuse ne fut pas admise, et il fallut comparaître au déjeuner du
chanoine.
M. le chanoine était un homme de cinquante ans, d'une belle et bonne
figure, fort bien fait de sa personne, quoique un peu chargé d'embonpoint.
Ses manières étaient distinguées, nobles même; il disait à tout le monde
en confidence qu'il avait du sang royal dans les veines, étant un des
quatre cents bâtards d'Auguste II, électeur de Saxe et roi de Pologne.
Il se montra gracieux et affable autant qu'homme du monde et personnage
ecclésiastique doit l'être. Joseph remarqua à ses côtés un séculier, qu'il
paraissait traiter à la fois avec distinction et familiarité. Il sembla à
Joseph avoir vu ce dernier à Vienne; mais il ne put mettre, comme on dit,