jeunes profanes se promenaient avec une tranquillité audacieuse dans
l'enceinte sacrée. C'était un beau jardin potager entretenu avec un soin
minutieux. Les arbres fruitiers, disposés en éventails, ouvraient à tout
venant leurs longs bras chargés de pommes vermeilles et de poires dorées.
Les berceaux de vigne arrondis coquettement en arceaux, portaient, comme
Autant de girandoles, d'énormes grappes de raisin succulent. Les vastes
carrés de légumes avaient aussi leur beauté. Des asperges à la tige
élégante et à la chevelure soyeuse, toute brillante de la rosée du soir,
ressemblaient à des forêts de sapins lilliputiens, couverts d'une gaze
d'argent; les pois s'élançaient en guirlandes légères sur leurs rames
et formaient de longs berceaux, étroites et mystérieuses ruelles où
babillaient à voix basse de petites fauvettes encore mal endormies. Les
giraumons, orgueilleux léviathans de cette mer verdoyante, étalaient
pesamment leurs gros ventres orangés sur leurs larges et sombres
feuillages. Les jeunes artichauts, comme autant de petites têtes
couronnées, se dressaient autour du principal individu, centre de la
tige royale; les melons se tenaient sous leurs cloches, comme de lourds
mandarins chinois sous leurs palanquins, et de chacun de ces dômes de
cristal le reflet de la lune faisait jaillir un gros diamant bleu, contre
lequel les phalènes étourdies allaient se frapper la tête en bourdonnant.
Une haie de rosiers formait la ligne de démarcation entre ce potager et
Le parterre, qui touchait aux bâtiments et les entourait d'une ceinture de
fleurs. Ce jardin réservé était comme une sorte d'élysée. De magnifiques
arbustes d'agrément y ombrageaient les plantes rares à la senteur exquise.
Le sable y était aussi doux aux pieds qu'un tapis; on eût dit que les
gazons étaient peignés brin à brin, tant ils étaient lisses et unis. Les
fleurs étaient si serrées qu'on ne voyait pas la terre, et que chaque
plate-bande arrondie ressemblait à une immense corbeille.
Singulière influence des objets extérieurs sur la disposition de l'esprit
et du corps! Consuelo n'eut pas plus tôt respiré cet air suave et regardé
ce sanctuaire d'un bien-être nonchalant, qu'elle se sentit reposée comme si
elle eût déjà dormi du sommeil des moines.
«Voilà qui est merveilleux! dit-elle à Beppo; je vois ce jardin, et il
ne me souvient déjà plus des pierres du chemin et de mes pieds malades.
Il me semble que je me délasse par les yeux. J'ai toujours eu horreur des
jardins bien tenus, bien gardés, et de tous les endroits clos de murailles;
et pourtant celui-ci, après tant de journées de poussière, après tant de
pas sur la terre sèche et meurtrie, m'apparaît comme un paradis. Je mourais
de soif tout à l'heure, et maintenant, rien que de voir ces plantes
heureuses qui s'ouvrent à la rosée du soir, il me semble que je bois avec
elles, et que je suis désaltérée déjà. Regarde, Joseph; y a-t-il quelque
chose de plus charmant que des fleurs épanouies au clair de la lune?
Regarde, te dis-je, et ne ris pas, ce paquet de grosses étoiles blanches,
là, au beau milieu du gazon. Je ne sais comment on les appelle; des belles
de nuit, je crois? Oh! elles sont bien nommées! Elles sont belles et pures
comme les étoiles du ciel. Elles se penchent et se relèvent toutes ensemble
au souffle de la brise légère, et elles ont l'air de rire et de folâtrer
comme une troupe de petites filles vêtues de blanc. Elles me rappellent
mes compagnes, de la _scuola_, lorsque le dimanche, elles couraient toutes
habillées en novices le long des grands murs de l'église. Et puis les
voilà qui s'arrêtent dans l'air immobile, et qui regardent toutes du côté
de la lune. On dirait maintenant qu'elles la contemplent et qu'elles
l'admirent. La lune aussi semble les regarder, les couver et planer sur
elles comme un grand oiseau de nuit. Crois-tu donc, Beppo, que ces êtres-là
soient insensibles? Moi, je m'imagine qu'une belle fleur ne végète pas
stupidement, sans éprouver des sensations délicieuses. Passe pour ces
pauvres petits chardons que nous voyons le long des fossés, et qui se
traînent là poudreux, malades, broutés par tous les troupeaux qui passent!
Ils ont l'air de pauvres mendiants soupirant après une goutte d'eau qui
ne leur arrive pas; la terre gercée et altérée la boit avidement sans en
faire part à leurs racines. Mais ces fleurs de jardin dont on prend si
grand soin, elles sont heureuses et fières comme des reines. Elles passent
leur temps à se balancer coquettement sur leurs tiges, et quand vient
la lune, leur bonne amie, elles sont là toutes béantes, plongées dans un
demi-sommeil, et visitées par de doux rêves. Elles se demandent peut-être
s'il y a des fleurs dans la lune, comme, nous autres nous nous demandons
s'il s'y trouve des êtres humains. Allons Joseph, tu te moques de moi, et
pourtant le bien-être que j'éprouve en regardant ces étoiles blanches n'est
point une illusion. Il y a dans l'air épuré et rafraîchi par elles quelque
chose de souverain, et je sens une espèce de rapport entre ma vie et celle
de tout ce qui vit autour de moi.
--Comment pourrais-je me moquer! répondit Joseph en soupirant. Je sens à
l'instant même vos impressions passer en moi, et vos moindres paroles
résonner dans mon âme comme le son sur les cordes d'un instrument. Mais
voyez cette habitation, Consuelo, et expliquez-moi la tristesse douce,
mais profonde, qu'elle m'inspire.»
Consuelo regarda le prieuré: c'était un petit édifice du douzième siècle,
jadis fortifié de créneaux que remplaçaient désormais des toits aigus en
ardoise grisâtre. Les tourelles, couronnées de leurs machicoulis serrés,
qu'on avait laissés subsister comme ornement, ressemblaient à de grosses
corbeilles. De grandes masses de lierres coupaient gracieusement la
monotonie des murailles, et sur les parties nues de la façade éclairée par
la lune, le souffle de la nuit faisait trembler l'ombre grêle et incertaine
des jeunes peupliers. De grands festons de vignes et de jasmin encadraient
les portes, et allaient s'accrocher à toutes les fenêtres.
«Cette demeure est calme et mélancolique, répondit Consuelo; mais elle ne
m'inspire pas autant de sympathie que le jardin. Les plantes sont faites
pour végéter sur place, et les hommes pour se mouvoir et se fréquenter.
Si j'étais fleur, je voudrais pousser dans ce parterre, on y est bien;
mais étant femme, je ne voudrais pas vivre dans une cellule, et m'enfermer
dans une masse de pierres. Voudrais-tu donc être moine, Beppo?
--Non pas, Dieu m'en garde! mais j'aimerais à travailler sans souci de mon
logis et de ma table. Je voudrais mener une vie paisible, retirée, un peu
aisée, n'avoir pas les préoccupations de la misère; enfin j'aimerais à
végéter dans un état de régularité passive, dans une sorte de dépendance
même, pourvu que mon intelligence fût libre, et que je n'eusse d'autre
soin, d'autre devoir, d'autre souci que de faire de la musique.
--Eh bien, mon camarade, tu ferais de la musique tranquille, à force de la
faire tranquillement.