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que Joseph eût eu le temps de lui demander le nom de son maître, il avait

ouvert une porte battante qui retomba derrière eux sans faire aucun bruit;

et après avoir traversé une antichambre confortable, il les introduisit

dans la salle à manger, où le patron gracieux de cette heureuse demeure,

assis en face d'un faisan rôti, entre deux flacons de vieux vin doré,

commençait à digérer son premier service, tout en attaquant le second d'un

air paterne et majestueux. Au retour de sa promenade du matin, il s'était

fait accommoder par son valet de chambre pour se reposer le teint. Il était

poudré et rasé de frais. Les boucles grisonnantes de son chef respectable

s'arrondissaient moelleusement sous _un oeil_ de poudre d'iris d'une odeur

exquise; ses belles mains étaient posées sur ses genoux couverts d'une

culotte de satin noir à boucles d'argent. Sa jambe bien faite et dont il

était un peu vain, chaussée d'un bas violet bien tiré et bien transparent,

reposait sur un coussin de velours, et sa noble corpulence enveloppée

d'une excellente douillette de soie puce, ouatée et piquée, s'affaissait

délicieusement dans un grand fauteuil de tapisserie où nulle part le coude

ne risquait de rencontrer un angle, tant il était bien rembourré et arrondi

de tous côtés. Assise auprès de la cheminée qui flambait et pétillait

derrière le fauteuil du maître, dame Brigide, la gouvernante préparait le

café avec un recueillement religieux; et un second valet, non moins propre

dans sa tenue, et non moins bénin dans ses allures que le premier, debout

auprès de la table, détachait délicatement l'aile de volaille que le saint

homme attendait sans impatience comme sans inquiétude. Joseph et Consuelo

firent de grandes révérences en reconnaissant dans leur hôte bienveillant

M. le chanoine majeur et jubilaire du chapitre cathédrant de Saint-Etienne,

celui devant lequel ils avaient chanté la messe le matin même.

LXXVII.

M. le chanoine était l'homme le plus commodément établi qu'il y eût au

monde. Dès l'âge de sept ans, grâce aux protections royales qui ne lui

avaient pas manqué, il avait été déclaré en âge de raison, conformément aux

canons de l'Église, lesquels admettaient que si l'on n'a pas beaucoup de

raison à cet âge, on est du moins capable d'en avoir virtuellement assez

pour recueillir et consommer les fruits d'un bénéfice. En conséquence

de cette décision le jeune tonsuré avait été investi du canonicat, bien

qu'il fût bâtard d'un roi; toujours en vertu des canons de l'Église,

qui acceptaient par présomption la légitimité d'un enfant présenté aux

bénéfices et patronné par des souverains, bien que d'autre part les mêmes

arrêts canoniques exigeassent que tout prétendant aux biens ecclésiastiques

fût issu de bon et légitime mariage, à défaut de quoi on pouvait le

déclarer _incapable_, voire _indigne_ et _infâme_ au besoin. Mais il est

avec le ciel tant d'accommodements, que, dans de certaines circonstances,

le droit canonique établissait qu'un enfant trouvé peut être regardé comme

légitime, par la raison, d'ailleurs fort chrétienne, que dans les cas de

parenté mystérieuse on doit supposer le bien plutôt que le mal. Le petit

chanoine était donc entré en possession d'une superbe prébende, à titre de

chanoine majeur; et arrivé vers sa cinquantième année, à une quarantaine

d'années de services prétendus effectifs dans le chapitre, il était

désormais reconnu chanoine jubilaire, c'est-à-dire chanoine en retraite,

libre de résider où bon lui semblait, et de ne plus remplir aucune fonction

capitulaire, tout en jouissant pleinement des avantages, revenus et

priviléges de son canonicat. Il est vrai que le digne chanoine avait rendu

de bien grands services au chapitre dès ses jeunes années. Il s'était fait

déclarer _absent_, ce qui, aux termes du droit canonique, signifie une

permission de résider loin du chapitre, en vertu de divers prétextes

plus ou moins spécieux, sans perdre les fruits du bénéfice attaché à

l'exercice effectif. Le cas de peste dans une résidence est un cas

d'_absence_ admissible. Il y a aussi des raisons de santé délicate ou

délabrée qui motivent l'_absence_. Mais le plus honorable et le plus assuré

des droits d'absence était celui qui avait pour motif le cas d'études.

On entreprenait et on annonçait un gros ouvrage sur les cas de conscience,

sur les Pères de l'Église, sur les sacrements, ou, mieux encore, sur la

constitution du chapitre auquel on appartenait, sur les principes de sa

fondation, sur les avantages honorifiques et manuels qui s'y rattachaient,

sur les prétentions qu'on pouvait faire valoir à l'encontre d'autres

chapitres, sur un procès qu'on avait ou qu'on voulait avoir contre une

communauté rivale à propos d'une terre, d'un droit de patronage, ou d'une

maison bénéficiale; et ces sortes de subtilités chicanière et financières,

étant beaucoup plus intéressantes pour les corps ecclésiastiques que les

commentaires sur la doctrine et les éclaircissements sur le dogme, pour peu

qu'un membre distingué du chapitre proposât de faire des recherches, de

compulser des parchemins, de griffonner des mémoires de procédure, des

réclamations, voire des libelles contre de riches adversaires, on lui

accordait le lucratif et agréable droit de rentrer dans la vie privée et de

manger son revenu soit en voyages, soit dans sa maison bénéficiale, au coin

de son feu. Ainsi faisait notre chanoine.

Homme d'esprit, beau diseur, écrivain élégant, il avait promis, il se

promettait, et il devait promettre toute sa vie de faire un livre sur les

droits, immunités et privilèges de son chapitre. Entouré d'_in-quarto_

poudreux qu'il n'avait jamais ouverts, il n'avait pas fait le sien, il ne

le faisait pas, il ne devait jamais le faire. Les deux secrétaires qu'il

avait engagés aux frais du chapitre, étaient occupés à parfumer sa

personne et à préparer son repas. On parlait beaucoup du fameux livre;

on l'attendait, on bâtissait sur la puissance de ses arguments mille rêves

de gloire, de vengeance et d'argent. Ce livre, qui n'existait pas, avait

déjà fait à son auteur une réputation de persévérance, d'érudition et

d'éloquence, dont il n'était pas pressé de fournir la preuve; non qu'il

fût incapable de justifier l'opinion favorable de ses confrères, mais

parce que la vie est courte, les repas longs; la toilette indispensable,

et le _far niente_ délicieux. Et puis notre chanoine avait deux passions

innocentes mais insatiables: il aimait l'horticulture et la musique.

Avec tant d'affaires et d'occupations, où eût-il trouvé le temps de faire

son livre? Enfin, il est si doux de parler d'un livre qu'on ne fait pas,

et si désagréable au contraire d'entendre parler de celui qu'on a fait!

Le bénéfice de ce saint personnage consistait en une terre d'un bon

rapport, annexée au prieuré sécularisé où il vivait huit à neuf mois

de l'année, adonné à la culture de ses fleurs et à celle de son estomac.

L'habitation était spacieuse et romantique. Il l'avait rendue confortable