et même luxueuse. Abandonnant à une lente destruction le corps de logis
qu'avaient habité les anciens moines, il entretenait avec soin et ornait
avec goût la partie la plus favorable à ses habitudes de bien-être.
De nouvelles distributions avaient fait de l'antique monastère un vrai
petit château où il menait une vie de gentilhomme. C'était un excellent
naturel d'homme d'église: tolérant, bel esprit au besoin, orthodoxe et
disert avec ceux de son état, enjoué, anecdotique et facile avec ceux du
monde, affable, cordial et généreux avec les artistes. Ses domestiques,
participant à la bonne vie qu'il savait se faire, l'aidaient de tout leur
pouvoir. Sa gouvernante était un peu tracassière, mais elle lui faisait de
si bonnes confitures, et s'entendait si bien à conserver ses fruits, qu'il
supportait sa méchante humeur, et soutenait l'orage avec calme, se disant
qu'un homme doit savoir supporter les défauts d'autrui, mais qu'il ne peut
se passer de beau dessert et de bon café.
Nos jeunes artistes furent accueillis par lui avec la plus gracieuse
bonhomie.
«Vous êtes des enfants pleins d'esprit et d'invention, leur dit-il, et je
vous aime de tout mon coeur. De plus, vous avez infiniment de talent; et
il y a un de vous deux, je ne sais plus lequel, qui possède la voix la plus
douce, la plus sympathique, la plus émouvante que j'aie entendue de ma vie.
Cette voix-là est un prodige, un trésor; et j'étais tout triste, ce soir,
de vous avoir vus partir si brusquement de chez le curé, en songeant que
je ne vous retrouverais peut-être jamais, que je ne vous entendrais plus.
Vrai! je ne n'avais pas d'appétit, j'étais sombre, préoccupé... Cette belle
voix et cette belle musique ne me sortaient pas de l'âme et de l'oreille.
Mais la Providence, qui me veut bien du bien, vous ramène vers moi, et
peut-être aussi votre bon coeur, mes enfants; car vous aurez deviné que
j'avais su vous comprendre et vous apprécier...
--Nous sommes forcés d'avouer, monsieur le chanoine, répondit Joseph, que
le hasard seul nous a conduits ici, et que nous étions loin de compter sur
cette bonne fortune.
--La bonne fortune est pour moi, reprit l'aimable chanoine; et vous allez
me chanter... Mais non, ce serait trop d'égoïsme de ma part; vous êtes
fatigués, à jeun peut-être... Vous allez souper d'abord, puis passer une
bonne nuit dans ma maison, et demain nous ferons de la musique; oh! de
la musique toute la journée! André, vous allez mener ces jeunes gens à
l'office, et vous en aurez le plus grand soin... Mais non, qu'ils restent;
mettez-leur deux couverts au bout de ma table, et qu'ils soupent avec moi.»
André obéit avec empressement, et même avec une sorte de satisfaction
bienveillante. Mais dame Brigide montra des dispositions tout opposées;
elle hocha la tête, haussa les épaules, et grommela entre ses dents:
«Voilà des gens bien propres pour manger sur votre nappe, et une singulière
société pour un homme de votre rang!»
«Taisez-vous, Brigide, répondit le chanoine avec calme. Vous n'êtes jamais
contente de rien ni de personne; et dès que voyez les autres prendre un
petit plaisir, vous entrez en fureur.
--Vous ne savez quoi imaginer pour passer le temps, reprit-elle sans tenir
compte des reproches qui lui étaient adressés. Avec des flatteries, des
sornettes, des flonflons, on vous mènerait comme un petit enfant!
--Taisez-vous donc, dit le chanoine en élevant un peu le ton, mais sans
perdre son sourire enjoué; vous avez la voix aigre comme une crécelle, et
si vous continuez à gronder, vous allez perdre la tête et manquer mon café.
--Beau plaisir! et grand honneur, en vérité, dit la vieille, que de
préparer le café à de pareils hôtes!
--Oh! il vous faut de hauts personnages à vous! Vous aimez la grandeur;
vous voudriez ne traiter que des évêques, des princes et des chanoinesses
à seize quartiers! Tout cela ne vaut pas pour moi un couplet de chanson
bien dit.»
Consuelo écoutait avec étonnement ce personnage d'une apparence si noble
se disputer avec sa bonne avec une sorte de plaisir enfantin; et, pendant
tout le souper, elle s'émerveilla de la puérilité de ses préoccupations.
A propos de tout, il disait une foule de riens pour passer le temps et pour
se tenir en belle humeur. Il interpellait ses domestiques à chaque instant,
tantôt discutant sérieusement la sauce d'un poisson, tantôt s'inquiétant de
la confection d'un meuble, donnant des ordres contradictoires, interrogeant
son monde sur les détails les plus oiseux de son ménage, réfléchissant
sur ces misères avec une solennité digne de sujets sérieux, écoutant l'un,
reprenant l'autre, tenant tête à dame Brigide qui le contredisait sur
toutes choses, et ne manquant jamais de mettre quelque mot plaisant dans
ses questions et dans ses réponses. On eût dit que, réduit par l'isolement
et la nonchalance de sa vie à la société de ses domestiques, il cherchait
à tenir son esprit en haleine, et à faciliter l'oeuvre de sa digestion par
un exercice hygiénique de la pensée point trop grave et point trop léger.
Le souper fut exquis et d'une abondance inouïe. A l'entremets, le cuisinier
fut appelé devant M. le chanoine, et affectueusement loué par lui pour la
confection de certains plats, doucement réprimandé et doctement enseigné à
propos de certains autres qui n'avaient pas atteint le dernier degré de
perfection. Les deux voyageurs tombaient des nues, et se regardaient
l'un l'autre, croyant faire un rêve facétieux, tant ces raffinements
leur semblaient incompréhensibles.
«Allons! allons! ce n'est pas mal, dit le bon chanoine en congédiant
l'artiste culinaire; je ferai quelque chose de toi, si tu as de la bonne
volonté, et si tu continues à aimer ton devoir.»
Ne semblerait-il pas, pensa Consuelo, qu'il s'agit d'un enseignement
paternel, ou d'une exhortation religieuse?
Au dessert, après que le chanoine eut donné aussi à la gouvernante sa part
d'éloges et d'avertissements, il oublia enfin ces graves questions pour
parler musique, et il se montra sous un meilleur jour à ses jeunes hôtes.
Il avait une bonne instruction musicale, un fonds d'études solides, des
idées justes et un goût éclairé. Il était assez bon organiste; et, s'étant
mis au clavecin après le dîner, il leur fit entendre des fragments de
plusieurs vieux maîtres allemands, qu'il jouait avec beaucoup de pureté
et selon les bonnes traditions du temps passé. Cette audition ne fut pas
sans intérêt pour Consuelo; et bientôt, ayant trouvé sur le clavecin un
gros livre de cette ancienne musique, elle se mit à le feuilleter et à
oublier la fatigue et l'heure qui s'avançait, pour demander au chanoine
de lui jouer, avec sa bonne manière nette et large, plusieurs morceaux
qui avaient frappé son esprit et ses yeux. Le chanoine trouva un plaisir
extrême à être ainsi écouté. La musique qu'il connaissait n'étant plus
guère de mode, il ne trouvait pas souvent d'amateurs selon son coeur. Il