de sa journée, avait jugé bon de s'assurer avant tout de la personne des
musiciens. La jeune fille, rendue hardie et agile par ses habits d'homme,
examina la fenêtre, vit l'escalade facilitée par une grande vigne soutenue
d'un solide treillis qui garnissait tout le mur; et, descendant avec
lenteur et précaution, pour ne point endommager les beaux raisins du
prieuré, elle atteignit le sol, et s'enfonça dans le jardin, riant en
elle-même de la surprise et du désappointement de Brigide, lorsqu'elle
verrait ses précautions déjouées.
Consuelo revit sous un autre aspect les superbes fleurs et les fruits
somptueux qu'elle avait admirés au clair de la lune. L'haleine du matin
et la coloration oblique du soleil rose et riant donnaient une poésie
nouvelle à ces belles productions de la terre. Une robe de satin velouté
enveloppait les fruits, la rosée se suspendait en perles de cristal à
toutes les branches, et les gazons glacés d'argent exhalaient cette
légère vapeur qui semble le souffle aspirateur de la terre s'efforçant
de rejoindre le ciel et de s'unir à lui dans une subtile effusion d'amour.
Mais rien n'égalait la fraîcheur et la beauté des fleurs encore toutes
chargées de l'humidité de la nuit, à cette heure mystérieuse de l'aube où
elles s'entr'ouvrent comme pour découvrir des trésors de pureté et répandre
des recherches de parfums que le plus matinal et le plus pur des rayons du
soleil est seul digne d'entrevoir et de posséder un instant. Le parterre du
chanoine était un lieu de délices pour un amateur d'horticulture. Aux yeux
de Consuelo il était trop symétrique et trop soigné. Mais les cinquante
espèces de roses, les rares et charmants hibiscus, les sauges purpurines,
les géraniums variés à l'infini, les daturas embaumés, profondes coupes
d'opales imprégnées de l'ambroisie des dieux; les élégantes asclépiades,
poisons subtils où l'insecte trouve la mort dans la volupté; les splendides
cactées, étalant leurs éclatantes rosaces sur des tiges rugueuses
bizarrement agencées; mille plantes curieuses et superbes que Consuelo
n'avait jamais vues, et dont elle ne savait ni les noms ni la patrie,
occupèrent son attention pendant longtemps.
En examinant leurs diverses attitudes et l'expression du sentiment que
chacune de leurs physionomies semblait traduire, elle cherchait dans son
esprit le rapport de la musique avec les fleurs, et voulait se rendre
compte de l'association de ces deux instincts dans l'organisation de
son hôte. Il y avait longtemps que l'harmonie des sons lui avait semblé
répondre d'une certaine manière à l'harmonie des couleurs; mais l'harmonie
de ces harmonies, il lui sembla que c'était le parfum. En cet instant,
plongée dans une vague et douce rêverie, elle s'imaginait entendre une voix
sortir de chacune de ces corolles charmantes, et lui raconter les mystères
de la poésie dans une langue jusqu'alors inconnue pour elle. La rose lui
disait ses ardentes amours, le lis sa chasteté céleste; le magnolia superbe
l'entretenait des pures jouissances d'une sainte fierté; et la mignonne
hépathique lui racontait tout bas les délices de la vie simple et cachée.
Certaines fleurs avaient de fortes voix qui disaient d'un accent large
et puissant: «Je suis belle et je règne.» D'autres qui murmuraient avec
des sons à peine saisissables, mais d'une douceur infinie et d'un charme
pénétrant: «Je suis petite et je suis aimée,» disaient-elles; et toutes
ensemble se balançaient en mesure au vent du matin, unissant leurs voix
dans un choeur aérien qui se perdait peu à peu dans les herbes émues, et
sous les feuillages avides d'en recueillir le sens mystérieux.
Tout à coup, au milieu de ces harmonies idéales et de cette contemplation
délicieuse, Consuelo entendit des cris aigus, horribles et bien
douloureusement humains, partir de derrière les massifs d'arbres qui lui
cachaient le mur d'enceinte. A ces cris, qui se perdirent dans le silence
de la campagne, succéda le roulement d'une voiture, puis la voiture parut
s'arrêter, et l'on frappa à grands coups sur la grille de fer qui fermait
le jardin de ce côté-là. Mais, soit que tout le monde fût encore endormi
dans la maison, soit que personne ne voulût répondre, on frappa vainement
à plusieurs reprises, et les cris perçants d'une voix de femme, entrecoupés
par les jurements énergiques d'une voix d'homme qui appelait au secours,
frappèrent les murs du prieuré et n'éveillèrent pas plus d'échos sur ces
pierres insensibles que dans le coeur de ceux qui les habitaient. Toutes
les fenêtres de cette façade étaient si bien calfeutrées pour protéger
le sommeil du chanoine, qu'aucun bruit extérieur ne pouvait percer les
volets de plein chêne garnis de cuir et rembourrés de crin. Les valets,
occupés dans le préau situé derrière ce bâtiment, n'entendaient pas les
cris; il n'y avait pas de chiens dans le prieuré. Le chanoine n'aimait pas
ces gardiens importuns qui, sous prétexte d'écarter les voleurs, troublent
le repos de leurs maîtres. Consuelo essaya de pénétrer dans l'habitation
pour signaler l'approche de voyageurs en détresse; mais tout était si bien
fermé qu'elle y renonça, et, suivant son impulsion, elle courut à la grille
d'où partait le bruit.
Une voiture de voyage, tout encombrée de paquets, et toute blanchie par la
poussière d'une longue route, était arrêtée devant l'allée principale du
jardin. Les postillons étaient descendus de cheval et tâchaient d'ébranler
cette porte inhospitalière tandis que des gémissements et des plaintes
sortaient de la voiture.
«Ouvrez, cria-t-on à Consuelo, si vous êtes des chrétiens! Il y a là une
dame qui se meurt.
--Ouvrez! s'écria en se penchant à la portière une femme dont les traits
étaient inconnus à Consuelo, mais dont l'accent vénitien la frappa
vivement. Madame va mourir, si on ne lui donne l'hospitalité au plus vite.
Ouvrez donc, si vous êtes des hommes!»
Consuelo, sans songer aux résultats de son premier mouvement, s'efforça
d'ouvrir la grille; mais elle était fermée d'un énorme cadenas dont la clef
était vraisemblablement dans la poche de dame Brigide. La sonnette était
également arrêtée par un ressort à secret. Dans ce pays tranquille et
honnête, de telles précautions n'avaient pas été prises contre les
malfaiteurs, mais bien contre le bruit et le dérangement des visites trop
tardives ou trop matinales. Il fut impossible à Consuelo de satisfaire
au voeu de son coeur, et elle supporta douloureusement les injures de la
femme de chambre qui, en parlant vénitien à sa maîtresse, s'écriait avec
impatience:
«L'imbécile! le petit maladroit, qui ne sait pas ouvrir une porte!»
Les postillons allemands, plus patients et plus calmes, s'efforçaient
d'aider Consuelo, mais sans plus de succès, lorsque la dame malade,
s'avançant à son tour à la portière, cria d'une voix forte en mauvais
allemand:
Hé, par le sang du diable! allez donc chercher quelqu'un pour ouvrir,
misérable petit animal que vous êtes!