sait lire chez nous; mais M. André est venu saluer l'accouchée de la part
de Votre Révérence, et elle nous a dit qu'il lui avait remis une lettre.
Nous l'avons cru, nous, bonnes gens! qui est-ce qui ne l'eût pas cru?
--C'est un mensonge abominable! c'est un tour de bohémienne! s'écria le
chanoine, et vous êtes les compères de cette sorcière-là. Allons, allons,
emportez-moi le marmot, rendez-le à sa mère, gardez-le, arrangez-vous
comme il vous plaira, je m'en lave les mains. Si c'est de l'argent que
vous voulez me tirer, je consens à vous en donner. Je ne refuse jamais
l'aumône, même aux intrigants et aux escrocs, c'est la seule manière de
s'en débarrasser; mais prendre un enfant dans ma maison, merci de moi!
allez tous au diable!
--Ah! Pour ce qui est de cela, repartit la vieille femme d'un ton fort
décidé, je ne le ferai point, n'en déplaise à Votre Révérence. Je n'ai
pas consenti à me charger de l'enfant pour mon compte. Je sais comment
finissent toutes ces histoires-là. On vous donne pour commencer un peu d'or
qui brille, on vous promet monts et merveilles; et puis vous n'entendez
plus parler de rien; l'enfant vous reste. Ça n'est jamais fort, ces
enfants-là; c'est fainéant et orgueilleux de nature. On ne sait qu'en
faire. Si ce sont des garçons, ça tourne au brigandage; si ce sont des
filles, ça tourne encore plus mal! Ah!, par ma foi, non! ni moi, ni mon
vieux, ne voulons de l'enfant. On nous a dit que Votre Révérence le
demandait; nous l'avons cru, le voilà. Voilà l'argent, et nous sommes
quittes. Quant à être compères, nous ne connaissons pas ces tours-là, et,
j'en demande pardon à Votre Révérence; elle veut rire quand elle nous
accuse de lui en imposer. Je suis bien la servante de Votre Révérence, et
je m'en retourne à la maison. Nous avons des pèlerins qui s'en reviennent
du _voeu_ et qui ont pardieu grand soif!
La vieille salua à plusieurs reprises en s'en allant; puis revenant sur ses
pas:
«J'allais oublier, dit-elle; l'enfant doit s'appeler Angèle, en italien.
Ah! par ma foi, je ne me souviens plus comment elles m'ont dit cela.
--Angiolina, Anzoleta? dit Consuelo.
--C'est cela, précisément, dit la vieille; et saluant encore le chanoine,
elle se retira tranquillement.
--Eh bien, comment trouvez-vous le tour! dit le chanoine stupéfait en se
retournant vers ses hôtes.
--Je le trouve digne de celle qui l'a imaginé, répondit Consuelo en ôtant
de la corbeille l'enfant qui commençait à s'impatienter, et en lui faisant
avaler doucement quelques cuillerées d'un reste de lait du déjeuner qui
était encore chaud, dans la tasse japonaise du chanoine.
--Cette Corilla est donc un démon? reprit le chanoine; vous la connaissiez?
--Seulement de réputation; mais maintenant je la connais parfaitement, et
vous aussi, monsieur le chanoine.
--Et c'est une connaissance dont je me serais fort bien passé! Mais
qu'allons-nous faire de ce pauvre abandonné? ajouta-t-il en jetant un
regard de pitié sur l'enfant.
--Je vais le porter, répondit Consuelo, à votre jardinière, à qui j'ai vu
allaiter hier un beau garçon de cinq à six mois.
--Allez donc, dit le chanoine; ou plutôt sonnez pour qu'elle vienne
ici le recevoir. Elle nous indiquera une nourrice dans quelque ferme
voisine... pas trop voisine pourtant; car Dieu sait le tort que peut faire
à un homme d'église la moindre marque d'un intérêt marqué pour un enfant
tombé ainsi des nues dans sa maison.
--A votre place, monsieur le chanoine, je me mettrais au-dessus de ces
misères-là. Je ne voudrais ni prévoir, ni apprendre les suppositions
absurdes de la calomnie. Je vivrais au milieu des sots propos comme s'ils
n'existaient pas, j'agirais toujours comme s'ils étaient impossibles.
A quoi servirait donc une vie de sagesse et de dignité, si elle n'assurait
pas le calme de la conscience et la liberté des bonnes actions? Voyez, cet
enfant vous est confié, mon révérend. S'il est mal soigné loin de vos yeux,
s'il languit, s'il meurt, vous vous le reprocherez éternellement!
--Que dis-tu là, que cet enfant m'est confié? en ai-je accepté le dépôt?
et le caprice ou la fourberie d'autrui nous imposent-ils de pareils
devoirs? Tu t'exaltes, mon enfant, et tu déraisonnes.
--Non, mon cher monsieur le chanoine, reprit Consuelo en s'animant de plus
en plus; je ne déraisonne pas. La méchante mère qui abandonne ici son
enfant n'a aucun droit et ne peut rien vous imposer. Mais celui qui a droit
de vous commander, celui qui dispose des destinées de l'enfant naissant,
celui envers qui vous serez éternellement responsable, c'est Dieu. Oui,
c'est Dieu qui a eu des vues particulières de miséricorde sur cette
innocente petite créature en inspirant à sa mère la pensée hardie de vous
le confier. C'est lui qui, par un bizarre concours de circonstances, le
fait entrer dans votre maison malgré vous, et le pousse dans vos bras en
dépit de toute votre prudence. Ah! monsieur le chanoine, rappelez-vous
l'exemple de saint Vincent de Paul, qui allait ramassant sur les marches
des maisons les pauvres orphelins abandonnés, et ne rejetez pas celui
que la Providence apporte dans votre sein. Je crois bien que si vous
le faisiez, cela vous porterait malheur; et le monde, qui a une sorte
d'instinct de justice dans sa méchanceté même, dirait, avec une apparence
de vérité, que vous avez eu des raisons pour l'éloigner de vous. Au lieu
que si vous le gardez, on ne vous en supposera pas d'autres que les
véritables: votre miséricorde et votre charité.
--Tu ne sais pas, dit le chanoine ébranlé et incertain, ce que c'est que
le monde! Tu es un enfant sauvage de droiture et de vertu. Tu ne sais pas
surtout ce que c'est que le clergé, et Brigide, la méchante Brigide, savait
bien ce qu'elle disait hier, en prétendant que certaines gens étaient
jaloux de ma position, et travaillaient à me la faire perdre. Je tiens mes
bénéfices de la protection de feu l'empereur Charles, qui a bien voulu me
servir de patron pour me les faire obtenir. L'impératrice Marie-Thérèse
m'a protégé aussi pour me faire passer jubilaire avant l'âge. Eh bien, ce
que nous croyons tenir de l'Église ne nous est jamais assuré absolument.
Au-dessus de nous, au-dessus des souverains qui nous favorisent, nous avons
toujours un maître, c'est l'Église. Comme elle nous déclare _capables_
quand il lui plaît, alors même que nous ne le sommes pas, elle nous
déclare _incapables_ quand il lui convient, alors même que nous lui avons
rendu les plus grands services. _L'ordinaire_, c'est-à-dire l'évêque
diocésain, et son conseil, si on les indispose et si on les irrite contre
nous, peuvent nous accuser, nous traduire à leur barre, nous juger et
nous dépouiller, sous prétexte d'inconduite, d'irrégularité de moeurs ou
d'exemples scandaleux, afin de reporter sur de nouvelles créatures les dons
qu'ils s'étaient laissé arracher pour nous. Le ciel m'est témoin que ma vie