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de son sexe, et lui servit de guide jusqu'à la maison qu'habitait le

Porpora.

LXXXII

A la joie que Consuelo éprouva de serrer dans ses bras son maître et son

bienfaiteur, succéda un pénible sentiment qu'elle eut peine à renfermer.

Un an ne s'était pas écoulé depuis qu'elle avait quitté le Porpora, et

cette année d'incertitudes, d'ennuis et de chagrins avait imprimé au

front soucieux du maestro les traces profondes de la souffrance et de

la vieillesse. Il avait pris cet embonpoint maladif où l'inaction et la

langueur de l'âme font tomber les organisations affaissées. Son regard

avait le feu qui l'animait encore naguère, et une certaine coloration

bouffie de ses traits trahissait de funestes efforts tentés pour chercher

dans le vin l'oubli de ses maux ou le retour de l'inspiration refroidie

par l'âge et le découragement.

L'infortuné compositeur s'était flatté de retrouver à Vienne quelques

nouvelles chances de succès et de fortune. Il avait été reçu avec une

froide estime, et il trouvait ses rivaux, plus heureux, en possession de

la faveur impériale et de l'engouement du public. Métastase avait écrit

des drames et des oratorio pour Caldera, pour Predieri, pour Fuchs, pour

Reüter et pour Hasse; Métastase, le poëte de la cour (_poeta cesareo_),

l'écrivain à la mode, le _nouvel Albane_, le favori des muses et des dames,

le charmant, le précieux, l'harmonieux, le coulant, le divin Métastase,

en un mot, celui de tous les cuisiniers dramatiques dont les mets avaient

le goût le plus agréable et la digestion la plus facile, n'avait rien

écrit pour Porpora, et n'avait voulu lui rien promettre. Le maestro avait

peut-être encore des idées; il avait au moins sa science, son admirable

entente des voix, ses bonnes traditions napolitaines, son goût sévère, son

large style, et ses fiers et mâles récitatifs dont la beauté grandiose

n'a jamais été égalée. Mais il n'avait pas de public, et il demandait en

vain un poëme. Il n'était ni flatteur ni intrigant; sa rude franchise lui

faisait des ennemis, et sa mauvaise humeur rebutait tout le monde.

Il porta ce sentiment jusque dans l'accueil affectueux et paternel qu'il

fit à Consuelo.

«Et pourquoi as-tu quitté si tôt la Bohême? lui dit-il après l'avoir

embrassée avec émotion. Que viens-tu faire ici, malheureuse enfant? Il

n'y a point ici d'oreilles pour t'écouter, ni de coeurs pour te comprendre;

il n'y a point ici de place pour toi, ma fille. Ton vieux maître est tombé

dans le mépris public, et, si tu veux réussir, tu feras bien d'imiter les

autres en feignant de ne pas le connaître, ou de le mépriser, comme font

tous ceux qui lui doivent leur talent, leur fortune et leur gloire.

--Hélas! vous doutez donc aussi de moi? lui dit Consuelo, dont les yeux se

remplirent de larmes. Vous voulez renier mon affection et mon dévouement,

et faire tomber sur moi le soupçon et le dédain que les autres ont mis dans

votre âme! O mon maître! vous verrez que je ne mérite pas cet outrage. Vous

le verrez! voilà tout ce que je puis-vous dire.»

Le Porpora fronça le sourcil, tourna le dos, fit quelques pas dans sa

chambre, revint vers Consuelo, et voyant qu'elle pleurait, mais ne trouvant

rien de doux et de tendre à lui dire, il lui prit son mouchoir des mains

et le lui passa sur les yeux avec une rudesse paternelle, en lui disant:

«Allons, allons!»

Consuelo vit qu'il était pâle et qu'il étouffait de gros soupirs dans sa

large poitrine; mais il contint son émotion, et tirant une chaise à côté

d'elle:

«Allons, reprit-il, raconte-moi ton séjour en Bohême, et dis-moi pourquoi

tu es revenue si brusquement? Parle donc, ajouta-t-il avec un peu

d'impatience. Est-ce que tu n'as pas mille choses à me dire? Tu t'ennuyais

là-bas? ou bien les Rudolstadt ont été mal pour toi? Oui, eux aussi sont

capables de t'avoir blessée et tourmentée! Dieu sait que c'étaient les

seules personnes de l'univers en qui j'avais encore foi: mais Dieu sait

aussi que tous les hommes sont capables de tout ce qui est mal!

--Ne dites pas cela, mon ami, répondit Consuelo. Les Rudolstadt sont des

anges, et je ne devrais parler d'eux qu'à genoux; mais j'ai dû les quitter,

j'ai dû les fuir, et même sans les prévenir, sans leur dire adieu.

--Qu'est-ce à dire? Est-ce toi qui as quelque chose à te reprocher envers

eux? Me faudrait-il rougir de toi, et me reprocher de t'avoir envoyée chez

ces braves gens?

--Oh, non! non, Dieu merci, maître! Je n'ai rien à me reprocher, et vous

n'avez point à rougir de moi.

--Alors, qu'est-ce donc?»

Consuelo, qui savait combien il fallait faire au Porpora les réponses

courtes et promptes lorsqu'il donnait son attention à la connaissance

d'un fait ou d'une idée, lui annonça, en peu de mots, que le comte Albert

voulait l'épouser, et qu'elle n'avait pu se décider à lui rien promettre

avant d'avoir consulté son père adoptif.

Le Porpora fit une grimace de colère et d'ironie.

«Le comte Albert! s'écria-t-il, l'héritier des Rudolstadt, le descendant

des rois de Bohême, le seigneur de Riesenburg! il a voulu t'épouser, toi,

petite Égyptienne? toi, la laideron de la Scuola, la fille sans père, la

comédienne sans argent et sans engagement? toi, qui as demandé l'aumône,

pieds nus, dans les carrefours de Venise?

--Moi! votre élève! moi, votre fille adoptive! oui, moi, la Porporina!

répondit Consuelo avec un orgueil tranquille et doux.

--Belle illustration et brillante condition! En effet, reprit le maestro

avec amertume, j'avais oublié celles-là dans la nomenclature. La dernière

et l'unique élève d'un maître sans école, l'héritière future de ses

guenilles et de sa honte, la continuatrice d'un nom qui est déjà effacé de

la mémoire des hommes! il y a de quoi se vanter, et voilà de quoi rendre

fous les fils des plus illustres familles!

--Apparemment, maître, dit Consuelo avec un sourire mélancolique et

caressant, que nous ne sommes pas encore tombés si bas dans l'estime des

hommes de bien qu'il vous plaît de le croire; car il est certain que le

comte veut m'épouser, et que je viens ici vous demander votre agrément pour

y consentir, ou votre protection pour m'en défendre.

--Consuelo, répondit le Porpora d'un ton froid et sévère, je n'aime point

ces sottises-là. Vous devriez savoir que je hais les romans de pensionnaire

ou les aventures de coquette. Jamais je ne vous aurais crue capable de

vous mettre en tête pareilles billevesées, et je suis vraiment honteux pour

vous d'entendre de telles choses. Il est possible que le jeune comte de

Rudolstadt ait pris pour vous une fantaisie, et que, dans l'ennui de la

solitude, ou dans l'enthousiasme de la musique, il vous ait fait deux

doigts de cour; mais comment avez-vous été assez impertinente pour prendre

l'affaire au sérieux, et pour vous donner, par cette feinte ridicule, les