conformément aux intentions de la signora Consuelo, qui ne veut pas que
son maître soit raillé et blâmé dans tout ceci. Soyez sûr, ajoutais-je,
qu'il reconnaîtra bientôt la grande capacité du petit Haydn, et qu'il
lui donnera tous ses soins: mais, pour ne pas irriter sa mélancolie, et
pour s'introduire auprès de lui sans l'effaroucher, Joseph n'a rien trouvé
de plus ingénieux que d'entrer à son service comme valet, et de feindre la
plus complète ignorance en musique.--L'idée est touchante, charmante, me
répondait-on tout attendri; c'est l'héroïsme d'un véritable artiste; mais
il faut qu'il se dépêche d'obtenir les bonnes grâces du Porpora avant qu'il
soit reconnu et signalé à ce dernier comme un artiste déjà remarquable; car
le jeune Haydn est déjà aimé et protégé de quelques personnes, lesquelles
fréquentent précisément ce Porpora.--Ces personnes, disais-je alors d'un
air insinuant, sont trop généreuses, trop grandes, pour ne pas garder
à Joseph son petit secret tant qu'il sera nécessaire, et pour ne pas
feindre un peu avec le Porpora afin de lui conserver sa confiance.--Oh!
s'écriait-on alors, ce ne sera certainement pas moi qui trahirai le bon,
l'habile musicien Joseph! vous pouvez lui en donner ma parole, et défense
sera faite à mes gens de laisser échapper un mot imprudent aux oreilles du
maestro.» Alors on me renvoyait avec un petit présent ou une commande de
graisse d'ours, et, quant à monsieur le secrétaire d'ambassade, il s'est
vivement intéressé à l'aventure et m'a promis d'en régaler monseigneur
Corner à son déjeuner, afin que lui, qui aime Joseph particulièrement,
se tienne tout le premier sur ses gardes vis-à-vis du Porpora. Voilà ma
mission diplomatique remplie. Êtes-vous contente, signora?
--Si j'étais reine, je vous nommerais ambassadeur sur-le-champ, répondit
Consuelo. Mais j'aperçois dans la rue le maître qui revient. Sauvez-vous,
cher Keller, qu'il ne vous voie pas!
--Et pourquoi me sauverais-je, Signora! Je vais me mettre à vous coiffer,
et vous serez censée avoir envoyé chercher le premier perruquier venu par
votre valet Joseph.
--Il a plus d'esprit cent fois que nous, dit Consuelo à Joseph;» et elle
abandonna sa noire chevelure aux mains légères de Keller, tandis que Joseph
reprenait son plumeau et son tablier, et que le Porpora montait pesamment
l'escalier en fredonnant une phrase de son futur opéra.
LXXXVI.
Comme il était naturellement fort distrait, le Porpora, en embrassant au
front sa fille adoptive, ne remarqua pas seulement Keller qui la tenait
par les cheveux, et se mit à chercher dans sa musique le fragment écrit
de la phrase qui lui trottait par la cervelle. Ce fut en voyant ses
papiers, ordinairement épars sur le clavecin dans un désordre incomparable,
rangés en piles symétriques, qu'il sortit de sa préoccupation en s'écriant:
«Malheureux drôle! il s'est permis de toucher à mes manuscrits. Voilà bien
les valets! Ils croient ranger quand ils entassent! J'avais bien besoin,
ma foi, de prendre un valet! Voilà le commencement de mon supplice.
--Pardonnez-lui, maître, répondit Consuelo; votre musique était dans
le chaos...
--Je me reconnaissais dans ce chaos! je pouvais me lever la nuit et prendre
à tâtons dans l'obscurité n'importe quel passage de mon opéra; à présent
je ne sais plus rien, je suis perdu; j'en ai pour un mois avant de me
reconnaître.
--Non, maître, vous allez vous y retrouver tout de suite. C'est moi qui ai
fait la faute d'ailleurs, et quoique les pages ne fussent pas numérotées,
je crois avoir mis chaque feuillet à sa place. Regardez! je suis sûre que
vous lirez plus aisément dans le cahier que j'en ai fait que dans toutes
ces feuilles volantes qu'un coup de vent pouvait emporter par la fenêtre.
--Un coup de vent! prends-tu ma chambre pour les lagunes Fusine?
--Sinon un coup de vent, du moins un coup de plumeau, un coup de balai.
--Eh! qu'y avait-il besoin de balayer et d'épousseter ma chambre? Il y a
quinze jours que je l'habite, et je n'ai permis à personne d'y entrer.
--Je m'en suis bien aperçu, pensa Joseph.
--Eh bien, maître, il faut que vous me permettiez de changer cette
habitude. Il est malsain de dormir dans une chambre qui n'est pas aérée
et nettoyée tous les jours. Je me chargerai de rétablir méthodiquement
chaque jour le désordre que vous aimez, après que Beppo aura balayé et
rangé.
--Beppo! Beppo! qu'est-ce que cela? Je ne connais pas Beppo.
--Beppo, c'est lui, dit Consuelo en montrant Joseph. Il avait un nom si dur
à prononcer, que vous en auriez eu les oreilles déchirées à chaque instant.
Je lui ai donné le premier nom vénitien qui m'est venu. Beppo est bien;
c'est court; cela peut se chanter.
--Comme tu voudras! répondit le Porpora qui commençait à se radoucir en
feuilletant son opéra, et en le retrouvant parfaitement réuni et cousu en
un seul livre.
--Convenez, maître, dit Consuelo en le voyant sourire, que c'est plus
commode ainsi.
--Ah! tu veux toujours avoir raison, toi, reprit le maestro; tu seras
opiniâtre toute ta vie.
--Maître, avez-vous déjeuné? reprit Consuelo que Keller venait de rendre
à la liberté.
--As-tu déjeuné toi-même, répondit Porpora avec un mélange d'impatience et
de sollicitude.
--J'ai déjeuné. Et vous, maître?
--Et ce garçon, ce... Beppo, a-t-il mangé quelque chose?
--Il a déjeuné. Et vous, maître?
--Vous avez donc trouvé quelque chose ici? Je ne me souviens pas si j'avais
quelques provisions.
--Nous avons très-bien déjeuné. Et vous, maître?
--Et vous, maître! et vous, maître! Va au diable avec les questions.
Qu'est-ce cela te fait?
--Maître, tu n'as pas déjeuné! reprit Consuelo, qui se permettait
quelquefois de tutoyer le Porpora avec la familiarité vénitienne.
--Ah! je vois bien que le diable est entré dans ma maison. Elle ne me
laissera pas tranquille! Allons, viens ici, et chante-moi cette phrase.
Attention, je te prie.»
Consuelo s'approcha du clavecin et chanta la phrase, tandis que Keller,
qui était un dilettante renforcé, restait à l'autre bout de la chambre,
le peigne à la main et la bouche entr'ouverte. Le maestro, qui n'était
pas content de sa phrase, se la fit répéter trente fois de suite, tantôt
faisant appuyer sur certaines notes, tantôt sur certaines autres, cherchant
la nuance qu'il rêvait avec une obstination que pouvaient seules égaler la
patience et la soumission de Consuelo. Pendant ce temps, Joseph, sur un
signe de cette dernière, avait été chercher le chocolat qu'elle avait
préparé elle-même pendant les courses de Keller. Il l'apporta, et, devinant