les intentions de son amie, il le posa doucement sur le pupitre sans
éveiller l'attention du maître, qui, au bout d'un instant, le prit
machinalement, le versa dans la tasse, et l'avala avec grand appétit.
Une seconde tasse fut apportée et avalée de même avec renfort de pain et
de beurre, et Consuelo, qui était un peu taquine, lui dit en le voyant
manger avec plaisir: «Je le savais bien, maître, que tu n'avais pas
déjeuné.
--C'est vrai! répondit-il sans humeur; je crois que je l'avais oublié;
cela m'arrive souvent quand je compose, et je ne m'en aperçois que dans
la journée, quand j'éprouve des tiraillements d'estomac et des spasmes.
--Et alors, tu bois de l'eau-de-vie, maître?
--Qui t'a dit cela, petite sotte?
--J'ai trouvé la bouteille.
--Eh bien, que t'importe? Ne vas-tu pas m'interdire l'eau-de-vie?
--Oui, je te l'interdirai! Tu étais sobre à Venise, et tu te portais bien.
--Cela, c'est la vérité, dit le Porpora avec tristesse. Il me semblait que
tout allait au plus mal, et qu'ici tout irait mieux. Cependant tout va de
mal en pis pour moi. La fortune, la santé, les idées... tout!» Et il pencha
sa tête dans ses mains.
«Veux-tu que je te dise pourquoi tu as de la peine à travailler ici? reprit
Consuelo qui voulait le distraire, par des choses de détail, de l'idée de
découragement qui le dominait. C'est que tu n'as pas ton bon café à la
vénitienne, qui donne tant de force et de gaieté. Tu veux t'exciter à la
manière des Allemands, avec de la bière et des liqueurs; cela ne te va pas.
--Ah! c'est encore la vérité; mon bon café de Venise! c'était une source
intarissable de bons mots et de grandes idées. C'était le génie, c'était
l'esprit, qui coulaient dans mes veines avec une douce chaleur. Tout ce
qu'on boit ici rend triste ou fou.
--Eh bien, maître, prends ton café!
--Ici? du café? je n'en veux pas. Cela fait trop d'embarras. Il faut du
feu, une servante, une vaisselle qu'on lave, qu'on remue, qu'on casse avec
un bruit discordant au milieu d'une combinaison harmonique! Non, pas de
tout cela! Ma bouteille, par terre, entre mes jambes; c'est plus commode,
c'est plus tôt fait.
--Cela se casse aussi. Je l'ai cassée ce matin, en voulant la mettre dans
l'armoire.
--Tu m'as cassé ma bouteille! je ne sais à quoi tient, petite laide, que
je ne te casse ma canne sur les épaules.
--Bah! il y a quinze ans que vous me dites cela, et vous ne m'avez pas
encore donné une chiquenaude! Je n'ai pas peur du tout.
--Babillarde! chanteras-tu? me tireras-tu de cette phrase maudite? Je
parie que tu ne la sais pas encore, tant tu es distraite ce matin.
--Vous allez voir si je ne la sais pas par coeur,» dit Consuelo en fermant
le cahier brusquement.
Et elle la chanta comme elle la concevait, c'est-à-dire autrement que
Le Porpora. Connaissant son humeur, bien qu'elle eût compris, dès le
premier essai, qu'il s'était embrouillé dans son idée, et qu'à force de
la travailler il en avait dénaturé le sentiment, elle n'avait pas voulu
se permettre de lui donner un conseil. Il l'eût rejeté par esprit de
contradiction: mais en lui chantant cette phrase à sa propre manière,
tout en feignant de faire une erreur de mémoire, elle était bien sûre
qu'il en serait frappé. A peine l'eut-il entendue, qu'il bondit sur sa
chaise en frappant dans ses deux mains et en s'écriant:
«La voilà! la voilà! voilà ce que je voulais, et ce que je ne pouvais pas
trouver! Comment diable cela t'est-il venu?
--Est-ce que ce n'est pas ce que vous avez écrit? ou bien est-ce que le
hasard?... Si fait, c'est votre phrase.
--Non, c'est la tienne, fourbe! s'écria le Porpora qui était la candeur
même, et qui, malgré son amour maladif et immodéré de la gloire, n'eût
jamais rien fardé par vanité; c'est toi qui l'as trouvée! Répète-la-moi.
Elle est bonne, et j'en fais mon profit.»
Consuelo recommença plusieurs fois, et le Porpora écrivit sous sa dictée;
puis il pressa son élève sur son coeur en disant:
«Tu es le diable! J'ai toujours pensé que tu étais le diable!
--Un bon diable, croyez-moi, maître, répondit Consuelo en souriant.»
Le Porpora, transporté de joie d'avoir sa phrase, après une matinée
entière d'agitations stériles et de tortures musicales, chercha par terre
machinalement le goulot de sa bouteille, et, ne le trouvant pas, il se
remit à tâtonner sur le pupitre, et avala au hasard ce qui s'y trouvait.
C'était du café exquis, que Consuelo lui avait savamment et patiemment
préparé en même temps que le chocolat, et que Joseph venait d'apporter
tout brûlant, à un nouveau signe de son amie.
«O nectar des dieux! ô ami des musiciens! s'écria le Porpora en le
savourant: quel est l'ange, quelle est la fée qui t'a apporté de Venise
sous son aile?
--C'est le diable, répondit Consuelo.
--Tu es un ange et une fée, ma pauvre enfant, dit le Porpora avec douceur
en retombant sur son pupitre. Je vois bien que tu m'aimes, que tu me
soignes, que tu veux me rendre heureux! Jusqu'à ce pauvre garçon, qui
s'intéresse à mon sort! ajouta-t-il en apercevant Joseph qui, debout au
seuil de l'antichambre, le regardait avec des yeux humides et brillants!
Ah! mes pauvres enfants, vous voulez adoucir une vie bien déplorable!
Imprudents! vous ne savez pas ce que vous faites. Je suis voué à la
désolation, et quelques jours de sympathie et de bien-être me feront
sentir plus vivement l'horreur de ma destinée, quand ces beaux jours
seront envolés!
--Je ne te quitterai jamais, je serai toujours ta fille et ta servante,»
dit Consuelo en lui jetant ses bras autour du cou.
Le Porpora enfonça sa tête chauve dans son cahier et fondit en larmes.
Consuelo et Joseph pleuraient aussi, et Keller, que la passion de la
musique avait retenu jusque-là, et qui, pour motiver sa présence,
s'occupait à arranger la perruque du maître dans l'antichambre, voyant,
par la porte entr'ouverte, le tableau respectable et déchirant de sa
douleur, la piété filiale de Consuelo, et l'enthousiasme qui commençait
à faire battre le coeur de Joseph pour l'illustre vieillard, laissa tomber
son peigne, et prenant la perruque du Porpora pour un mouchoir, il la porta
à ses yeux, plongé qu'il était dans une sainte distraction.
Pendant quelques jours Consuelo fut retenue à la maison par un rhume. Elle
avait bravé, pendant ce long et aventureux voyage, toutes les intempéries
de l'air, tous les caprices de l'automne, tantôt brûlant, tantôt pluvieux
et froid, suivant les régions diverses qu'elle avait traversées. Vêtue à
la légère, coiffée d'un chapeau de paille, n'ayant ni manteau ni habits de
rechange lorsqu'elle était mouillée, elle n'avait pourtant pas eu le plus