léger enrouement. A peine fut-elle claquemurée dans ce logement sombre,
humide et mal aéré du Porpora, qu'elle sentit le froid et le malaise
paralyser son énergie et sa voix. Le Porpora eut beaucoup d'humeur de
ce contretemps. Il savait que pour obtenir à son élève un engagement au
théâtre Italien, il fallait se hâter; car madame Tesi, qui avait désiré
se rendre à Dresde, paraissait hésiter, séduite par les instances de
Caffariello et les brillantes propositions de Holzbaüer, jaloux d'attacher
au théâtre impérial une cantatrice aussi célèbre. D'un autre côté, la
Corilla, encore retenue au lit par les suites de son accouchement, faisait
intriguer auprès des directeurs ceux de ses amis qu'elle avait retrouvés à
Vienne, et se faisait fort de débuter dans huit jours si on avait besoin
d'elle. Le Porpora désirait ardemment que Consuelo fût engagée, et pour
elle-même, et pour le succès de l'opéra qu'il espérait faire accepter avec
elle.
Consuelo, pour sa part, ne savait à quoi se résoudre. Prendre un
engagement, c'était reculer le moment possible de sa réunion avec Albert;
c'était porter l'épouvante et la consternation chez les Rudolstadt, qui ne
s'attendaient certes pas à ce qu'elle reparût sur la scène; c'était, dans
leur opinion, renoncer à l'honneur de leur appartenir, et signifier au
jeune comte qu'elle lui préférait la gloire et la liberté. D'un autre
côté, refuser cet engagement, c'était détruire les dernières espérances
du Porpora; c'était lui montrer, à son tour, cette ingratitude qui avait
fait le désespoir et le malheur de sa vie; c'était enfin lui porter un coup
de poignard. Consuelo, effrayée de se trouver dans cette alternative, et
voyant qu'elle allait frapper un coup mortel, quelque parti qu'elle pût
prendre, tomba dans un morne chagrin. Sa robuste constitution la préserva
d'une indisposition sérieuse; mais durant ces quelques jours d'angoisse
et d'effroi, en proie à des frissons fébriles, à une pénible langueur,
accroupie auprès d'un maigre feu, ou se traînant d'une chambre à l'autre
pour vaquer aux soins du ménage, elle désira et espéra tristement qu'une
maladie grave vînt la soustraire aux devoirs et aux anxiétés de sa
situation.
L'humeur du Porpora, qui s'était épanouie un instant, redevint sombre,
querelleuse et injuste dès qu'il vit Consuelo, la source de son espoir
et le siège de sa force, tomber tout à coup dans l'abattement et
l'irrésolution. Au lieu de la soutenir et de la ranimer par l'enthousiasme
et la tendresse, il lui témoigna une impatience maladive qui acheva de
la consterner. Tour à tour faible et violent, le tendre et irascible
vieillard, dévoré du spleen qui devait bientôt consumer Jean-Jacques
Rousseau, voyait partout des ennemis, des persécuteurs et des ingrats,
sans s'apercevoir que ses soupçons, ses emportements et ses injustices
provoquaient et motivaient un peu chez les autres les mauvaises intentions
et les mauvais procédés qu'il leur attribuait. Le premier mouvement de ceux
qu'il blessait ainsi était de le considérer comme fou; le second, de le
croire méchant; le troisième, de se détacher, de se préserver, ou de se
venger de lui. Entre une lâche complaisance et une sauvage misanthropie,
il y a un milieu que le Porpora ne concevait pas, et auquel il n'arriva
jamais.
Consuelo, après avoir tenté d'inutiles efforts, voyant qu'il était moins
disposé que jamais à lui permettre l'amour et le mariage, se résigna à
ne plus provoquer des explications qui aigrissaient de plus en plus les
préventions de son infortuné maître. Elle ne prononça plus le nom d'Albert,
et se tint prête à signer l'engagement qui lui serait imposé par le
Porpora. Lorsqu'elle se retrouvait seule avec Joseph, elle éprouvait
quelque soulagement à lui ouvrir son coeur.
«Quelle destinée bizarre est la mienne! lui disait-elle souvent. Le ciel
m'a donné des facultés et une âme pour l'art, des besoins de liberté,
l'amour d'une fière et chaste indépendance; mais en même temps, au lieu
de me donner ce froid et féroce égoïsme qui assure aux artistes la force
nécessaire pour se frayer une route à travers les difficultés et les
séductions de la vie, cette volonté céleste m'a mis dans la poitrine un
coeur tendre et sensible qui ne bat que pour les autres, qui ne vit que
d'affection et de dévouement. Ainsi partagée entre deux forces contraires,
ma vie s'use, et mon but est toujours manqué. Si je suis née pour pratiquer
le dévouement, Dieu veuille donc ôter de ma tête l'amour de l'art, la
poésie, et l'instinct de la liberté, qui font de mes dévouements un
supplice et une agonie; si je suis née pour l'art et pour la liberté,
qu'il ôte donc de mon coeur la pitié, l'amitié, la sollicitude et la
crainte de faire souffrir, qui empoisonneront toujours mes triomphes et
entraveront ma carrière!
--Si j'avais un conseil à te donner, pauvre Consuelo, répondait Haydn,
ce serait d'écouter la voix de ton génie et d'étouffer le cri de ton coeur.
Mais je te connais bien maintenant, et je sais que tu ne le pourras pas.
--Non, je ne le peux pas, Joseph, et il me semble que je ne le pourrai
jamais. Mais, vois mon infortune, vois la complication de mon sort étrange
et malheureux! Même dans la voie du dévouement je suis si bien entravée et
tiraillée en sens contraires, que je ne puis aller où mon coeur me pousse,
sans briser ce coeur qui voudrait faire le bien de la main gauche, comme de
la main droite. Si je me consacre à celui-ci, j'abandonne et laisse périr
celui-là. J'ai par le monde un époux adoptif dont je ne puis être la femme
sans tuer mon père adoptif; et réciproquement, si je remplis mes devoirs de
fille, je tue mon époux. Il a été écrit que la femme quitterait son père et
sa mère pour suivre son époux; mais je ne suis, en réalité, ni épouse ni
fille. La loi n'a rien prononcé pour moi, la société ne s'est pas occupée
de mon sort. Il faut que mon coeur choisisse. La passion d'un homme ne le
gouverne pas, et, dans l'alternative où je suis, la passion du devoir et
du dévouement ne peut pas éclairer mon choix. Albert et le Porpora sont
également malheureux, également menacés de perdre la raison ou la vie.
Je suis aussi nécessaire à l'un qu'à l'autre... Il faut que je sacrifie
l'un des deux.
--Et pourquoi? Si vous épousiez le comte, le Porpora n'irait-il pas vivre
près de vous deux? Vous l'arracheriez ainsi à la misère, vous le ranimeriez
par vos soins, vous accompliriez vos deux dévouements à la fois.
--S'il pouvait en être ainsi, je te jure, Joseph, que je renoncerais à
l'art et à la liberté, mais tu ne connais pas le Porpora; c'est de gloire
et non de bien-être et de sécurité qu'il est avide. Il est dans la misère,
et il ne s'en aperçoit pas; il en souffre sans savoir d'où lui vient son
mal. D'ailleurs, rêvant toujours des triomphes et l'admiration des hommes,
il ne saurait descendre à accepter leur pitié. Sois sûr que sa détresse
est, en grande partie, l'ouvrage de son incurie et de son orgueil. S'il
disait un mot, il a encore quelques amis, on viendrait à son secours; mais,