outre qu'il n'a jamais regardé si sa poche était vide ou pleine (tu as bien
vu qu'il n'en sait pas davantage à l'égard dé son estomac), il aimerait
mieux mourir de faim enfermé dans sa chambre que d'aller chercher l'aumône
d'un dîner chez son meilleur ami. Il croirait dégrader la musique s'il
laissait soupçonner que le Porpora a besoin d'autre chose que de son génie,
de son clavecin et de sa plume. Aussi l'ambassadeur et sa maîtresse, qui
le chérissent et le vénèrent, ne se doutent-ils en aucune façon du dénûment
où il se trouve. S'ils lui voient habiter une chambre étroite et délabrée,
ils pensent que c'est parce qu'il aime l'obscurité et le désordre. Lui-même
ne leur dit-il pas qu'il ne saurait composer ailleurs? Moi je sais le
contraire; je l'ai vu grimper sur les toits, à Venise, pour s'inspirer
des bruits de la mer et de la vue du ciel. Si on le reçoit avec ses habits
malpropres, sa perruque râpée et ses souliers percés, on croit faire
acte d'obligeance. «Il aime la saleté, se dit-on; c'est le travers des
vieillards et des artistes. Ses guenilles lui sont agréables. Il ne saurait
marcher dans des chaussures neuves.» Lui-même l'affirme; mais moi, je l'ai
vu dans mon enfance, propre, recherché, toujours parfumé, rasé, et secouant
avec coquetterie les dentelles de sa manchette sur l'orgue ou le clavecin;
c'est que, dans ce temps-là, il pouvait être ainsi sans devoir rien à
personne. Jamais le Porpora ne se résignerait à vivre oisif et ignoré au
fond de la Bohême, à la charge de ses amis. Il n'y resterait pas trois mois
sans maudire et injurier tout le monde, croyant que l'on conspire sa perte
et que ses ennemis l'ont fait enfermer pour l'empêcher de publier et de
faire représenter ses ouvrages. Il partirait un beau matin en secouant
la poussière de ses pieds, et il reviendrait chercher sa mansarde, son
clavecin rongé des rats, sa fatale bouteille et les chers manuscrits.
--Et vous ne voyez pas la possibilité d'amener à Vienne, ou à Venise, ou à
Dresde, ou à Prague, dans quelque ville musicale enfin, votre comte Albert?
Riche, vous pourriez vous établir partout, vous y entourer de musiciens,
cultiver l'art d'une certaine façon, et laisser le champ libre à l'ambition
du Porpora, sans cesser de veiller sur lui?
--Après ce que je t'ai raconté du caractère et de la santé d'Albert,
comment peux-tu me faire une pareille question? Lui, qui ne peut supporter
la figure d'un indifférent, comment affronterait-il cette foule de méchants
et de sots qu'on appelle le monde? Et quelle ironie, quel éloignement,
quel mépris, le monde ne prodiguerait-il pas à cet homme saintement
fanatique, qui ne comprend rien à ses lois, à ses moeurs et à ses
habitudes! Tout cela est aussi hasardeux à tenter sur Albert que ce que
j'essaie maintenant en cherchant à me faire oublier de lui.
--Soyez certaine cependant que tous les maux lui paraîtraient plus légers
que votre absence. S'il vous aime véritablement, il supportera tout; et
s'il ne vous aime pas assez pour tout supporter et tout accepter, il vous
oubliera.
--Aussi j'attends et ne décide rien. Donne-moi du courage, Beppo, et reste
près de moi, afin que j'aie du moins un coeur où je puisse répandre ma
peine, et à qui je puisse demander de chercher avec moi l'espérance.
--O ma soeur! sois tranquille; s'écriait Joseph; si je suis assez heureux
pour te donner cette légère consolation, je supporterai tranquillement les
bourrasques du Porpora; je me laisserai même battre par lui, si cela peut
le distraire du besoin de te tourmenter et de t'affliger.
En devisant ainsi avec Joseph, Consuelo travaillait sans cesse, tantôt à
préparer avec lui les repas communs, tantôt à raccommoder les nippes du
Porpora. Elle introduisit, un à un, dans l'appartement, les meubles qui
étaient nécessaires à son maître. Un bon fauteuil bien large et bien bourré
de crin, remplaça la chaise de paille où il reposait ses membres affaissés
par l'âge; et quand il y eut goûté les douceurs d'une sieste, il s'étonna,
et demanda, en fronçant le sourcil, d'où lui venait ce bon siège.
«C'est la maîtresse de la maison qui l'a fait monter ici, répondit
Consuelo; ce vieux meuble l'embarrassait, et j'ai consenti à le placer
dans un coin, jusqu'à ce qu'elle le redemandât.»
Les matelas du Porpora furent changés; et il ne fit, sur la bonté de
son lit, d'autre remarque que de dire qu'il avait retrouvé le sommeil
depuis quelques nuits. Consuelo lui répondit qu'il devait attribuer cette
amélioration au café et à l'abstinence d'eau-de-vie. Un matin, le Porpora,
ayant endossé une excellente robe de chambre, demanda d'un air soucieux à
Joseph où il l'avait retrouvée. Joseph, qui avait le mot, répondit qu'en
rangeant une vieille malle, il l'avait trouvée au fond.
«Je croyais ne l'avoir pas apportée ici, reprit le Porpora. C'est pourtant
bien celle que j'avais à Venise; c'est la même couleur du moins.
--Et quelle autre pourrait-ce être? répondit Consuelo qui avait eu soin
d'assortir la couleur à celle de la défunte robe de chambre de Venise.
--Eh bien, je la croyais plus usée que cela! dit le maestro en regardant
ses coudes.
--Je le crois bien! reprit-elle; j'y ai remis des manches neuves.
--Et avec quoi?
--Avec un morceau de la doublure.
--Ah! les femmes sont étonnantes pour tirer parti de tout!»
Quand l'habit neuf fut introduit, et que le Porpora l'eut porté deux jours,
quoiqu'il fût de la même couleur que le vieux, il s'étonna de le trouver
si frais; et les boutons surtout, qui étaient fort beaux, lui donnèrent
à penser.
«Cet habit-là n'est pas à moi, dit-il d'un ton grondeur.
--J'ai ordonné à Beppo de le porter chez un dégraisseur, répondit Consuelo,
tu l'avais taché hier soir. On l'a repassé, et voilà pourquoi tu le trouves
plus frais.
--Je te dis qu'il n'est pas à moi, s'écria le maestro hors de lui. On me
l'a changé chez le dégraisseur. Ton Beppo est un imbécile.
--On ne l'a pas changé; j'y avais fait une marque.
--Et ces boutons-là? Penses-tu me faire avaler ces boutons-là?
--C'est moi qui ai changé la garniture et qui l'ai cousue moi-même.
L'ancienne était gâtée entièrement.
--Cela te fait plaisir à dire! elle était encore fort présentable. Voilà
une belle sottise! suis-je un Céladon pour m'attifer ainsi, et payer une
garniture de douze sequins au moins?
--Elle ne coûte pas douze florins, repartit Consuelo. je l'ai achetée de
hasard.
--C'est encore trop! murmura le maestro.»
Toutes les pièces de son habillement lui furent glissées de même, à l'aide
d'adroits mensonges qui faisaient rire Joseph et Consuelo comme deux
enfants. Quelques objets passèrent inaperçus, grâce à la préoccupation