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du Porpora: les dentelles et le linge entrèrent discrètement par petites

portions dans son armoire, et lorsqu'il semblait les regarder sur lui avec

quelque attention, Consuelo s'attribuait l'honneur de les avoir reprisés

avec soin. Pour donner plus de vraisemblance au fait, elle raccommodait

sous ses yeux quelques-unes des anciennes hardes et les entremêlait avec

les autres.

«Ah ça, lui dit un jour le Porpora en lui arrachant des mains un jabot

qu'elle recousait, voilà assez de futilités! Une artiste ne doit pas être

une femme de ménage, et je ne veux pas te voir ainsi tout le jour courbée

en deux, une aiguille à la main. Serre-moi tout cela, ou je le jette au

feu! Je ne veux pas non plus te voir autour des fourneaux faisant la

cuisine, et avalant la vapeur du charbon. Veux-tu perdre la voix? veux-tu

te faire laveuse de vaisselle? veux-tu me faire damner?

--Ne vous damnez pas, répondit Consuelo; vos effets sont en bon état

maintenant, et ma voix est revenue.

--A la bonne heure! répondit le maestro; en ce cas, tu chantes demain chez

la comtesse Hoditz, margrave douairière de Bareith.»

LXXXVII.

La margrave douairière de Bareith, veuve du margrave George-Guillaume, née

princesse de Saxe-Weissenfeld, et en dernier lieu comtesse Hoditz, «avait

été belle comme un ange, à ce qu'on disait. Mais elle était si changée,

qu'il fallait étudier son visage pour trouver les débris de ses charmes.

Elle était grande et paraissait avoir eu la taille belle; elle avait tué

plusieurs de ses enfants, en se faisant avorter, pour conserver cette belle

taille; son visage était fort long, ainsi que son nez, qui la défigurait

beaucoup, ayant été gelé, ce qui lui donnait une couleur de betterave fort

désagréable; ses yeux, accoutumés à donner la loi, étaient grands, bien

fendus et bruns; mais si abattus, que leur vivacité en était beaucoup

diminuée; à défaut de sourcils naturels, elle en portait de postiches,

fort épais, et noirs comme de l'encre; sa bouche, quoique grande, était

bien façonnée et remplie d'agréments; ses dents, blanches comme de

l'ivoire, étaient bien rangées; son teint, quoique uni, était jaunâtre,

plombé et flasque; elle avait un bon air, mais un peu affecté. C'était la

Laïs de son siècle. Elle ne plut jamais que par sa figure; car, pour de

l'esprit, elle n'en avait pas l'ombre.»

Si vous trouvez ce portrait tracé d'une main un peu cruelle et cynique, ne

vous en prenez point à moi, cher lecteur. Il est mot pour mot de la propre

main d'une princesse célèbre par ses malheurs, ses vertus domestiques, son

orgueil et sa méchanceté, la princesse Wilhelmine de Prusse, soeur du grand

Frédéric, mariée au prince héréditaire du margraviat de Bareith, neveu de

notre comtesse Hoditz. Elle fut bien la plus mauvaise langue que le sang

royal ait jamais produite. Mais ses portraits sont, en général, tracés de

main de maître, et il est difficile, en les lisant, de ne pas les croire

exacts.

Lorsque Consuelo, coiffée par Keller, et parée, grâce à ses soins et à son

zèle, avec une élégante simplicité, fut introduite par le Porpora dans le

salon de la margrave, elle se plaça avec lui derrière le clavecin qu'on

avait rangé en biais dans un angle, afin de ne point embarrasser la

compagnie. Il n'y avait encore personne d'arrivé, tant le Porpora était

ponctuel, et les valets achevaient d'allumer les bougies. Le maestro se mit

à essayer le clavecin, et à peine en eut-il tiré quelques sons qu'une dame

fort belle entra et vint à lui avec une grâce affable. Comme le Porpora

la saluait avec le plus grand respect, et l'appelait Princesse, Consuelo

la prit pour la margrave; et, selon l'usage, lui baisa la main. Cette main

froide et décolorée pressa celle de la jeune fille avec une cordialité

qu'on rencontre rarement chez les grands, et qui gagna tout de suite

l'affection de Consuelo. La princesse paraissait âgée d'environ trente ans,

sa taille était élégante sans être correcte; on pouvait même y remarquer

certaines déviations qui semblaient le résultat de grandes souffrances

physiques. Son visage était admirable, mais d'une pâleur effrayante, et

l'expression d'une profonde douleur l'avait prématurément flétri et ravagé.

La toilette était exquise, mais simple, et décente jusqu'à la sévérité.

Un air de bonté, de tristesse et de modestie craintive était répandu dans

toute cette belle personne, et le son de sa voix avait quelque chose

d'humble et d'attendrissant dont Consuelo se sentit pénétrée. Avant que

cette dernière eût le temps de comprendre que ce n'était point là la

margrave, la véritable margrave parut. Elle avait alors plus de la

cinquantaine, et si le portrait qu'on a lu en tête de ce chapitre, et

qui avait été fait dix ans auparavant, était alors un peu chargé, il ne

l'était certainement plus au moment où Consuelo la vit. Il fallait même

de l'obligeance pour s'apercevoir que la comtesse Hoditz avait été une

des beautés de l'Allemagne, quoiqu'elle fût peinte et parée avec une

recherche de coquetterie fort savante. L'embonpoint de l'âge mûr avait

envahi des formes sur lesquelles la margrave persistait à se faire

d'étranges illusions; car ses épaules et sa poitrine nues affrontaient

les regards avec un orgueil que la statuaire antique peut seule afficher.

Elle était coiffée de fleurs, de diamants et de plumes comme une jeune

femme, et sa robe ruisselait de pierreries.

«Maman, dit la princesse qui avait causé l'erreur de Consuelo, voici la

jeune personne que maître Porpora nous avait annoncée, et qui va nous

procurer le plaisir d'entendre la belle musique de son nouvel opéra.

--Ce n'est pas une raison, répondit la margrave en toisant Consuelo de

la tête aux pieds, pour que vous la teniez ainsi par la main. Allez vous

asseoir vers le clavecin, Mademoiselle, je suis fort aise de vous voir,

vous chanterez quand la société sera rassemblée. Maître Porpora, je vous

salue. Je vous demande pardon si je ne m'occupe pas de vous. Je m'aperçois

qu'il manque quelque chose à ma toilette. Ma fille, parlez un peu avec

maître Porpora. C'est un homme de talent, que j'estime.»

Ayant ainsi parlé d'une voix plus rauque que celle d'un soldat, la grosse

margrave tourna pesamment sur ses talons, et rentra dans ses appartements.

A peine eut-elle disparu, que la princesse, sa fille, se rapprocha de

Consuelo, et lui reprit la main avec une bienveillance délicate et

touchante, comme pour lui dire qu'elle protestait contre l'impertinence

de sa mère; puis elle entama la conversation avec elle et le Porpora,

et leur montra un intérêt plein de grâce et de simplicité. Consuelo fut

encore plus sensible à ces bons procédés, lorsque, plusieurs personnes

ayant été introduites, elle remarqua dans les manières habituelles de la

princesse une froideur, une réserve à la fois timide et fière, dont elle

s'était évidemment départie exceptionnellement pour le maestro et pour

elle.