au beau milieu d'une scène de raccommodement dans les bras de la basse,
lui applique un grand coup de poing sur l'oreille? Nous avons bien assez
à faire d'apaiser les caprices de M. Caffariello. Nous sommes heureux
depuis que madame Tesi et madame Holzbaüer font bon ménage ensemble. Si on
nous jette sur les planches une pomme de discorde, voilà nos cartes plus
embrouillées que jamais.
--Mais une troisième femme est nécessaire absolument, dit l'ambassadeur de
Venise, qui protégeait chaudement le Porpora et son élève; et en voici une
Admirable qui se présente...
--Si elle est admirable, tant pis pour elle. Elle donnera de la jalousie
à madame Tesi, qui est admirable et qui veut l'être seule; elle mettra en
fureur madame Holzbaüer, qui veut être admirable aussi...
--Et qui ne l'est pas, repartit l'ambassadeur.
--Elle est fort bien née; c'est une personne de bonne maison, répliqua
finement M. de Kaunitz.
--Elle ne chantera pas deux rôles à la fois. Il faut bien qu'elle laisse
le mezzo-soprano faire sa partie dans les opéras.
--Nous avons une Corilla qui se présente, et qui est bien la plus belle
créature de la terre.
--Votre Excellence l'a déjà vue?
--Dès le premier jour de son arrivée. Mais je ne l'ai pas entendue. Elle
était malade.
--Vous allez entendre celle-ci, et vous n'hésiterez pas à lui donner la
préférence.
--C'est possible. Je vous avoue même que sa figure, moins belle que celle
de l'autre, me paraît plus agréable. Elle a l'air doux et décent: mais ma
préférence ne lui servira de rien, la pauvre enfant! Il faut qu'elle plaise
à madame Tesi, sans déplaire à madame Holzbaüer; et jusqu'ici, malgré la
tendre amitié qui unit ces deux dames, tout ce qui a été approuvé par l'une
a toujours eu le sort d'être vivement repoussé par l'autre.
--Voici une rude crise, et une affaire bien grave, dit la princesse avec un
peu de malice, en voyant l'importance que ces deux hommes d'État donnaient
aux débats de coulisse. Voici notre pauvre petite protégée en balance avec
madame Corilla, et c'est M. Caffariello, je le parie, qui mettra son épée
dans un des plateaux.»
Lorsque Consuelo eut chanté, il n'y eut qu'une voix pour déclarer que
depuis madame Basse on n'avait rien entendu de pareil; et M. de Kaunitz,
s'approchant d'elle, lui dit d'un air solenneclass="underline"
«Mademoiselle, vous chantez mieux que madame Tesi; mais que ceci vous soit
dit ici par nous tous en confidence; car si un pareil jugement passe la
porte, vous êtes perdue, et vous ne débuterez pas cette année à Vienne.
Ayez donc de la prudence, beaucoup de prudence, ajouta-t-il en baissant la
voix et en s'asseyant auprès d'elle. Vous avez à lutter contre de grands
obstacles, et vous ne triompherez qu'à force d'habileté.»
Là-dessus, entrant dans les mille détours de l'intrigue théâtrale, et la
mettant minutieusement au courant de toutes les petites passions de la
troupe, le grand Kaunitz lui fit un traité complet de science diplomatique
à l'usage des coulisses.
Consuelo l'écouta avec ses grands yeux tout ouverts d'étonnement, et quand
il eut fini, comme il avait dit vingt fois dans son discours: «mon dernier
opéra, l'opéra que j'ai fait donner le mois passé,» elle s'imagina qu'elle
s'était trompée en l'entendant annoncer, et que ce personnage si versé
dans les arcanes de la carrière dramatique ne pouvait être qu'un directeur
d'Opéra ou un maestro à la mode. Elle se mit donc à son aise avec lui, et
lui parla comme elle eût fait à un homme de sa profession. Ce sans-gêne la
rendit plus naïve et plus enjouée que le respect dû au nom tout-puissant du
premier ministre ne le lui eût permis; M. de Kaunitz la trouva charmante.
Il ne s'occupa guère que d'elle pendant une heure. La margrave fut
fort scandalisée d'une pareille infraction aux convenances. Elle haïssait
la liberté des grandes cours, habituée qu'elle était aux formalités
solennelles des petites. Mais il n'y avait plus moyen de faire la margrave:
elle ne l'était plus. Elle était tolérée et assez bien traitée par
l'impératrice, parce qu'elle avait abjuré la foi luthérienne pour se faire
catholique. Grâce à cet acte d'hypocrisie, on pouvait se faire pardonner
toutes les mésalliances, tous les crimes même, à la cour d'Autriche; et
Marie-Thérèse suivait en cela l'exemple que son père et sa mère lui avaient
donné, d'accueillir quiconque voulait échapper aux rebuts et aux dédains de
l'Allemagne protestante, en se réfugiant dans le giron de l'église romaine.
Mais, toute princesse et toute catholique qu'elle était, la margrave
n'était rien à Vienne, et M. de Kaunitz était tout.
Aussitôt que Consuelo eut chanté son troisième morceau, le Porpora, qui
savait les usages, lui fit un signe, roula les cahiers, et sortit avec
elle par une petite porte de côté sans déranger par sa retraite les nobles
personnes qui avaient bien voulu ouvrir l'oreille à ses accents divins.
«Tout va bien, lui dit-il en se frottant les mains lorsqu'ils furent dans
la rue, escortés par Joseph qui leur portait le flambeau. Le Kaunitz est
un vieux fou qui s'y connaît, et qui te poussera loin.
--Et qui est le Kaunitz? je ne l'ai pas vu, dit Consuelo.
--Tu ne l'as pas vu, tête ahurie! Il t'a parlé pendant plus d'une heure.
--Mais ce n'est pas ce petit monsieur en gilet rose et argent, qui m'a fait
tant de commérages que je croyais entendre une vieille ouvreuse de loges?
--C'est lui-même. Qu'y a-t-il là d'étonnant?
--Moi, je trouve cela fort étonnant, répondit Consuelo, et ce n'était point
là l'idée que je me faisais d'un homme d'État.
--C'est que tu ne vois pas comment marchent les États. Si tu le voyais,
tu trouverais fort surprenant que les hommes d'État fussent autre chose
que de vieilles commères. Allons, silence là-dessus, et faisons notre
métier à travers cette mascarade du monde.
--Hélas! mon maître, dit la jeune fille, devenue pensive en traversant la
vaste esplanade du rempart pour se diriger vers le faubourg où était située
leur modeste demeure: je me demande justement ce que devient notre métier,
au milieu de ces masques si froids ou si menteurs.
--Eh! que veux-tu qu'il devienne? reprit le Porpora avec son ton brusque
et saccadé: il n'a point à devenir ceci ou cela. Heureux ou malheureux,
triomphant ou dédaigné, il reste ce qu'il est: le plus beau, le plus noble
métier de la terre!
--Oh oui! dit Consuelo en ralentissant le pas toujours rapide de son
maître et en s'attachant à son bras, je comprends que la grandeur et la
dignité de notre art ne peuvent pas être rabaissées ou relevées au gré du
caprice frivole ou du mauvais goût qui gouvernent le monde; mais pourquoi
laissons-nous ravaler nos personnes? Pourquoi allons-nous les exposer aux
dédains, ou aux encouragements parfois plus humiliants encore des profanes?