bien puissant tout à l'heure; quand il frappait le pavé de sa canne en
disant: Courage, inimitié, ironie sanglante, vengeance éternelle! Mais ta
sagesse était plus belle que son délire, et j'en étais d'autant plus frappé
que je venais de voir des valets, des opprimés craintifs, des esclaves
dépravés, qui, eux aussi, disaient à mes oreilles avec une rage sourde et
profonde: Vengeance, ruse, perfidie, éternel dommage, éternelle inimitié
aux maîtres qui se croient nos supérieurs et dont nous trahissons les
turpitudes! Je n'avais jamais été laquais, Consuelo, et puisque je le suis,
à la manière dont tu as été garçon durant notre voyage, j'ai fait des
réflexions sur les devoirs de mon état présent, tu le vois.
--Tu as bien fait, Beppo, répondit la Porporina; la vie est une grande
énigme, et il ne faut pas laisser passer le moindre fait sans le commenter
et le comprendre. C'est toujours autant de deviné. Mais dis-moi donc si tu
as appris là-bas quelque chose de cette princesse, fille de la margrave,
qui, seule au milieu de tous ces personnages guindés, fardés et frivoles,
m'a paru naturelle, bonne et sérieuse.
--Si j'en ai entendu parler? oh! certes! non-seulement ce soir, mais
déjà bien des fois par Keller, qui coiffe sa gouvernante, et qui connaît
bien les faits. Ce que je vais te raconter n'est donc pas une histoire
d'antichambre, un propos de laquais; c'est une histoire véritable et de
notoriété publique. Mais c'est une histoire effroyable; auras-tu le courage
de l'entendre?
--Oui, car je m'intéresse à cette créature qui porte sur son front le sceau
du malheur. J'ai recueilli deux ou trois mots de sa bouche qui m'ont fait
voir en elle une victime du monde, une proie de l'injustice.
--Dis une victime de la scélératesse; et la proie d'une atroce perversité.
La princesse de Culmbach (c'est le titre qu'elle porte) a été élevée à
Dresde, par la reine de Pologne, sa tante, et c'est là que le Porpora
l'a connue et lui a même, je crois, donné quelques leçons, ainsi qu'à la
grande dauphine de France, sa cousine. La jeune princesse de Culmbach était
belle et sage; élevée par une reine austère, loin d'une mère débauchée,
elle semblait devoir être heureuse et honorée toute sa vie. Mais la
margrave douairière, aujourd'hui comtesse Hoditz, ne voulait point qu'il
en fût ainsi. Elle la fit revenir près d'elle, et feignit de vouloir la
marier, tantôt avec un de ses parents, margrave aussi de Bareith, tantôt
avec un autre parent, aussi prince de Culmbach; car cette principauté de
Bareith-Culmbach compte plus de princes et de margraves qu'elle n'a de
villages et de châteaux pour les apanager. La beauté et la pudeur de la
princesse causaient à sa mère une mortelle jalousie; elle voulait l'avilir,
lui ôter la tendresse et l'estime de son père, le margrave George-Guillaume
(troisième margrave); ce n'est pas ma faute s'il y en a tant dans cette
histoire: mais dans tous ces margraves, il n'y en eut pas un seul pour
la princesse de Culmbach. Sa mère promit à un gentilhomme de la chambre
de son époux, nommé Vobser, une récompense de quatre mille ducats pour
déshonorer sa fille; et elle introduisit elle-même ce misérable la nuit
dans la chambre de la princesse. Ses domestiques étaient avertis et
gagnés, le palais fut sourd aux cris de la jeune fille, la mère tenait
la porte... O Consuelo! tu frémis, et pourtant ce n'est pas tout. La
princesse de Culmbach devint mère de deux jumeaux: la margrave les prit
dans ses mains, les porta à son époux, les promena dans son palais, les
montra à toute sa valetaille, en criant: «Voyez, voyez les enfants que
cette dévergondée vient de mettre au monde!» Et au milieu de cette scène
affreuse, les deux jumeaux périrent presque dans les mains de la margrave.
Vobser eut l'imprudence d'écrire au margrave pour réclamer les quatre mille
ducats que la margrave lui avait promis. Il les avait gagnés, il avait
déshonoré la princesse. Le malheureux père, à demi imbécile déjà, le
devint tout à fait dans cette catastrophe, et mourut de saisissement et
de chagrin quelque temps après. Vobser, menacé par les autres membres de
la famille, prit la fuite. La reine de Pologne ordonna que la princesse
de Culmbach serait enfermée à la forteresse de Plassenbourg. Elle y entra,
à peine relevée de ses couches, y passa plusieurs années dans une
rigoureuse captivité, et y serait encore, si des prêtres catholiques,
s'étant introduits dans sa prison, ne lui eussent promis la protection de
l'impératrice Amélie, à condition qu'elle abjurerait la foi luthérienne.
Elle céda à leurs insinuations et au besoin de recouvrer sa liberté; mais
elle ne fut élargie qu'à la mort de la reine de Pologne; le premier usage
qu'elle fit de son indépendance fut de revenir à la religion de ses pères.
La jeune margrave de Bareith, Wilhelmine de Prusse, l'accueillit avec
aménité dans sa petite cour. Elle s'y est fait aimer et respecter par ses
vertus, sa douceur et sa sagesse. C'est une âme brisée, mais c'est encore
une belle âme, et quoiqu'elle ne soit point vue favorablement à la cour de
Vienne à cause de son luthéranisme, personne n'ose insulter à son malheur;
personne ne peut médire de sa vie, pas même les laquais. Elle est ici
en passant pour je ne sais quelle affaire; elle réside ordinairement à
Bareith.
--Voilà pourquoi, reprit Consuelo, elle m'a tant parlé de ce pays-là, et
tant engagée à y aller. Oh! Quelle histoire! Joseph! et quelle femme que
la comtesse Hoditz! Jamais, non jamais le Porpora ne me traînera plus chez
elle: jamais je ne chanterai plus pour elle!
--Et pourtant vous y pourriez rencontrer les femmes les plus pures et les
plus respectables de la cour. Le monde marche ainsi, à ce qu'on assure.
Le nom et la richesse couvrent tout, et, pourvu qu'on aille à l'église,
on trouve ici une admirable tolérance.
--Cette cour de Vienne est donc bien hypocrite? dit Consuelo.
--Je crains, entre nous soit dit, répondit Joseph en baissant la voix,
que notre grande Marie-Thérèse ne le soit un peu.»
LXXXVIII.
Peu de jours après, le Porpora ayant beaucoup remué, beaucoup intrigué
à sa manière, c'est-à-dire en menaçant, en grondant ou en raillant à
droite et à gauche, Consuelo, conduite à la chapelle impériale par maître
Reuter (l'ancien maître et l'ancien ennemi du jeune Haydn), chanta devant
Marie-Thérèse la partie de Judith, dans l'_oratorio: Betulia liberata_,
poëme de Métastase, musique de ce même Reuter. Consuelo fut magnifique, et
Marie-Thérèse daigna être satisfaite. Quand le sacré concert fut terminé,
Consuelo fut invitée, avec les autres chanteurs (Caffariello était du
nombre), à passer dans une des salles du palais, pour faire une collation
présidée par Reuter. Elle était à peine assise entre ce maître et le
Porpora, qu'un bruit, à la fois, rapide et solennel, partant de la
galerie voisine, fit tressaillir tous les convives, excepté Consuelo
et Caffariello, qui s'étaient engagés dans une discussion animée sur le