de ses maux, de lui dire qu'il n'y paraît point, qu'il a fort bon visage,
ou toute autre platitude semblable; car il veut qu'on le plaigne, qu'on
s'inquiète et qu'on le pleure d'avance. N'aie pas le malheur non plus de
lui parler de la mort, ou d'une personne morte; il a peur de la mort, et ne
veut pas mourir. Et cependant ne commets pas la balourdise de lui dire en
le quittant: «J'espère que votre précieuse santé sera bientôt meilleure;»
car il veut qu'on le croie mourant, et, s'il pouvait persuader aux autres
qu'il est mort, il en serait fort content, à condition toutefois qu'il ne
le crût pas lui-même.
--Voilà une sotte manie pour un grand homme, répondit Consuelo. Que
faudra-t-il donc lui dire, s'il ne faut lui parler ni de guérison, ni de
mort?
--Il faut lui parler de sa maladie, lui faire mille questions, écouter tout
le détail de ses souffrances et de ses incommodités, et, pour conclure, lui
dire qu'il ne se soigne pas assez, qu'il s'oublie lui-même, qu'il ne se
ménage point, qu'il travaille trop. De cette façon, nous le disposerons en
notre faveur.
--N'allons-nous pas lui demander pourtant de faire un poëme et de vous
le faire mettre en musique, afin que je puisse le chanter? Comment
pouvons-nous à la fois lui conseiller de ne point écrire et le conjurer
d'écrire pour nous au plus vite?
--Tout cela s'arrange dans la conversation; il ne s'agit que de placer les
choses à propos.»
Le maestro voulait que son élève sût se rendre agréable au poëte; mais, sa
causticité naturelle ne lui permettant point de dissimuler les ridicules
d'autrui, il commettait lui-même la maladresse de disposer Consuelo à
l'examen clairvoyant, et à cette sorte de mépris intérieur qui nous rend
peu aimables et peu sympathiques à ceux dont le besoin est d'être flattés
et admirés sans réserve. Incapable d'adulation et de tromperie, elle
souffrit d'entendre le Porpora caresser les misères du poëte, et le railler
cruellement sous les dehors d'une pieuse commisération pour des maux
imaginaires. Elle en rougit plusieurs fois, et ne put que garder un silence
pénible, en dépit des signes que lui faisait son maître pour qu'elle le
secondât.
La réputation de Consuelo commençait à se répandre à Vienne; elle avait
chanté dans plusieurs salons, et son admission au théâtre italien était
une hypothèse qui agitait un peu la coterie musicale. Métastase était
tout-puissant; que Consuelo gagnât sa sympathie en caressant à propos son
amour-propre, et il pouvait confier au Porpora le soin de mettre en musique
son _Attilio Regolo_, qu'il gardait en portefeuille depuis plusieurs
années. Il était donc bien nécessaire que l'élève plaidât pour le maître,
car le maître ne plaisait nullement au poëte impérial. Métastase n'était
pas Italien pour rien, et les Italiens ne se trompent pas aisément les uns
les autres. Il avait trop de finesse et de pénétration pour ne point savoir
que Porpora avait une médiocre admiration pour son génie dramatique, et
qu'il avait censuré plus d'une fois avec rudesse (à tort ou à raison)
son caractère craintif, son égoïsme et sa fausse sensibilité. La réserve
glaciale de Consuelo, le peu d'intérêt qu'elle semblait prendre à sa
maladie, ne lui parurent point ce qu'ils étaient en effet, le malaise
d'une respectueuse pitié. Il y vit presque une insulte, et s'il n'eût été
esclave de la politesse et du savoir-faire, il eût refusé net de l'entendre
chanter; il y consentit pourtant après quelques minauderies, alléguant
l'excitation de ses nerfs et la crainte qu'il avait d'être ému. Il avait
entendu Consuelo chanter son oratorio de _Judith_; mais il fallait qu'il
prît une idée d'elle dans le genre scénique, et Porpora insistait beaucoup.
«Mais que faire, et comment chanter, lui dit tout bas Consuelo, s'il faut
craindre de l'émouvoir?
--Il faut l'émouvoir, au contraire, répondit de même le maestro. Il aime
beaucoup à être arraché à sa torpeur, parce que, quand il est bien agité,
il se sent en veine d'écrire.»
Consuelo chanta un air d'_Achille in Sciro_, la meilleure oeuvre dramatique
de Métastase, qui avait été mise en musique par Caldara, en 1736, et
représentée aux fêtes du mariage de Marie-Thérèse. Métastase fut aussi
frappé de sa voix et de sa méthode qu'il l'avait été à la première
audition; mais il était résolu à se renfermer dans le même silence froid
et gêné qu'elle avait gardé durant le récit de sa maladie. Il n'y réussit
point; car il était artiste en dépit de tout, le digne homme, et quand
un noble interprète fait vibrer dans l'âme du poëte les accents de sa muse
et le souvenir de ses triomphes, il n'est guère de rancune qui tienne.
L'abbé Métastase, essaya de se défendre contre ce charme tout-puissant.
Il toussa beaucoup, s'agita sur son fauteuil comme un homme distrait par
la souffrance, et puis, tout à coup reporté à des souvenirs plus émouvants
encore que ceux de sa gloire, il cacha son visage dans son mouchoir et se
mit à sangloter. Le Porpora, caché derrière son fauteuil, faisait signe à
Consuelo de ne pas le ménager, et se frottait les mains d'un air malicieux.
Ces larmes, qui coulaient abondantes et sincères, réconcilièrent tout à
coup la jeune fille avec le pusillanime abbé. Aussitôt qu'elle eut fini
son air, elle s'approcha pour lui baiser la main et pour lui dire cette
fois avec une effusion convaincante:
«Hélas! Monsieur, que je serais fière et heureuse de vous avoir ému ainsi,
s'il ne m'en coûtait un remords! La crainte de vous avoir fait du mal
empoisonne ma joie!
--Ah! ma chère enfant, s'écria l'abbé tout à fait gagné, vous ne savez pas,
vous ne pouvez pas savoir le bien et le mal que vous m'avez fait. Jamais
jusqu'ici je n'avais entendu une voix de femme qui me rappelât celle de ma
chère Marianna! et vous me l'avez tellement rappelée, ainsi que sa manière
et son expression, que j'ai cru l'entendre elle-même. Ah! vous m'avez brisé
le coeur!»
Et il recommença à sangloter.
«Sa Seigneurie parle d'une personne bien illustre, et que tu dois te
proposer constamment pour modèle, dit le Porpora à son élève, la célèbre
et incomparable Marianna Bulgarini.
--La _Romanina?_ s'écria Consuelo; ah! je l'ai entendue dans mon enfance
à Venise; c'est mon premier grand souvenir, et je ne l'oublierai jamais.
--Je vois bien que vous l'avez entendue, et qu'elle vous a laissé une
impression ineffaçable, reprit le Métastase. Ah! jeune fille, imitez-la
en tout, dans son jeu comme dans son chant, dans sa bonté comme dans sa
grandeur, dans sa puissance comme dans son dévouement! Ah! qu'elle était
belle lorsqu'elle représentait la divine Vénus, dans le premier opéra que
je fis à Rome! Celle à elle que je dus mon premier triomphe.
--Et c'est à Votre Seigneurie qu'elle a dû ses plus beaux succès, dit le
Porpora.