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--Cet air de calme et de santé me frappe en effet bien agréablement, dit

la chanoinesse; mais je n'ose plus me flatter de voir durer un si

heureux état de choses.

--Comme il a l'air noble et bon! dit Consuelo, voulant gagner le coeur de

la chanoinesse par l'endroit le plus sensible.

--Vous trouvez? dit Amélie. la transperçant de son regard espiègle et

moqueur.

--Oui, je le trouve, répondit Consuelo avec fermeté, et je vous l'ai dit

hier soir, signora; jamais visage humain ne m'a inspiré plus de respect.

--Ah! chère fille, dit la chanoinesse en quittant tout à coup son air

guindé pour serrer avec émotion la main de Consuelo; les bons cœurs se

devinent! Je craignais que mon pauvre enfant ne vous fît peur; c'est une

si grande peine pour moi que de lire sur le visage des autres

l'éloignement qu'inspirent toujours de pareilles souffrances! Mais vous

avez de la sensibilité, je le vois, et vous avez compris tout de suite

qu'il y a dans ce corps malade et flétri une âme sublime, bien digne

d'un meilleur sort.

Consuelo fut touchée jusqu'aux larmes des paroles de l'excellente

chanoinesse, et elle lui baisa la main avec effusion. Elle sentait déjà

plus de confiance et de sympathie dans son coeur pour cette vieille

bossue que pour la brillante et frivole Amélie.

Elles furent interrompues par le baron Frédérick, lequel, comptant sur

son courage plus que sur ses moyens, s'approchait avec l'intention de

demander une grâce à la signora Porporina. Encore plus gauche auprès des

dames que ne l'était son frère aîné (cette gaucherie était, à ce qu'il

paraît, une maladie de famille, qu'on ne devait pas s'étonner beaucoup

de retrouver développée jusqu'à la sauvagerie chez Albert), il balbutia

un discours et beaucoup d'excuses qu'Amélie se chargea de comprendre et

de traduire à Consuelo.

«Mon père vous demande, lui dit-elle, si vous vous sentez le courage de

vous remettre à la musique, après un voyage aussi pénible, et si ce ne

serait pas abuser de votre bonté que de vous prier d'entendre ma voix et

de juger ma méthode.

--De tout mon coeur, répondit Consuelo en se levant avec vivacité et en

allant ouvrir le clavecin.

--Vous allez voir, lui dit tout bas Amélie en arrangeant son cahier sur

le pupitre, que ceci va mettre Albert en fuite malgré vos beaux yeux et

les miens.»

En effet, Amélie avait à peine préludé pendant quelques minutes,

qu'Albert se leva, et sortit sur la pointe du pied comme un homme qui se

flatte d'être inaperçu.

«C'est beaucoup, dit Amélie en causant toujours à voix basse, tandis

qu'elle jouait à contre-mesure, qu'il n'ait pas jeté les portes avec

fureur, comme cela lui arrive souvent quand je chante. Il est tout à

fait aimable, on peut même dire galant aujourd'hui.»

Le chapelain, s'imaginant masquer la sortie d'Albert, se rapprocha du

clavecin, et feignit d'écouter avec attention. Le reste de la famille

fit à distance un demi-cercle pour attendre respectueusement le jugement

que Consuelo porterait sur son élève.

Amélie choisit bravement un air de l'_Achille in Scyro_ de Pergolèse, et

le chanta avec assurance d'un bout à l'autre, avec une voix fraîche et

perçante, accompagnée d'un accent allemand si comique, que Consuelo,

n'ayant jamais rien entendu de pareil, se tint à quatre pour ne pas

sourire à chaque mot. Il ne lui fallut pas écouter quatre mesures pour

se convaincre que la jeune baronne n'avait aucune notion vraie, aucune

intelligence de la musique. Elle avait le timbre flexible, et pouvait

avoir reçu de bonnes leçons; mais son caractère était trop léger pour

lui permettre d'étudier quoi que ce fût en conscience. Par la même

raison, elle ne doutait pas de ses forces, et sabrait avec un sang-froid

germanique les traits les plus audacieux et les plus difficiles. Elle

les manquait tous sans se déconcerter, et croyait couvrir ses

maladresses en forçant l'intonation, et en frappant l'accompagnement

avec vigueur, rétablissant la mesure comme elle pouvait, en ajoutant des

temps aux mesures qui suivaient celles où elle en avait supprimé, et

changeant le caractère de la musique à tel point que Consuelo eût eu

peine à reconnaître ce qu'elle entendait, si le cahier n'eût été devant

ses yeux.

Cependant le comte Christian, qui s'y connaissait bien, mais qui

supposait à sa nièce la timidité qu'il aurait eue à sa place, disait de

temps en temps pour l'encourager: «Bien, Amélie, bien! belle musique, en

vérité, belle musique!»

La chanoinesse, qui n'y entendait pas grand'chose, cherchait avec

sollicitude dans les yeux de Consuelo à pressentir son opinion; et le

baron, qui n'aimait pas d'autre musique que celle des fanfares de

chasse, s'imaginant que sa fille chantait trop bien pour qu'il pût la

comprendre, attendait avec confiance l'expression du contentement de son

juge. Le chapelain seul était charmé de ces gargouillades, qu'il n'avait

jamais entendues avant l'arrivée d'Amélie au château, et balançait sa

grosse tête ave un sourire de béatitude.

Consuelo vit bien que dire la vérité crûment serait porter la

consternation dans la famille. Elle se réserva d'éclairer son élève en

particulier sur tout ce qu'elle avait à oublier avant d'apprendre

quelque chose, donna des éloges à sa voix, la questionna sur ses études,

approuva le choix des maîtres qu'on lui avait fait étudier, et se

dispensa ainsi de déclarer qu'elle les avait étudiés à contre-sens.

On se sépara fort satisfait d'une épreuve qui n'avait été cruelle que

pour Consuelo. Elle eut besoin d'aller s'enfermer dans sa chambre avec

la musique qu'elle venait d'entendre profaner, et de la lire des yeux,

en la chantant mentalement, pour effacer de son cerveau l'impression

désagréable qu'elle venait de recevoir.

XXX

Lorsqu'on se rassembla de nouveau vers le soir, Consuelo se sentant plus

à l'aise avec toutes ces personnes qu'elle commençait à connaître,

répondit avec moins de réserve et de brièveté aux questions que, de leur

côté, elles s'enhardirent à lui adresser sur son pays, sur son art, et

sur ses voyages. Elle évita soigneusement, ainsi qu'elle se l'était

prescrit, de parler d'elle-même, et raconta les choses au milieu

desquelles elle avait vécu sans jamais faire mention du rôle qu'elle y

avait joué. C'est en vain que la curieuse Amélie s'efforça de l'amener

dans la conversation à développer sa personnalité. Consuelo ne tomba pas

dans ses pièges, et ne trahit pas un seul instant l'incognito qu'elle

s'était promis de garder. Il serait difficile de dire précisément

pourquoi ce mystère avait pour elle un charme particulier. Plusieurs

raisons l'y portaient. D'abord elle avait promis, juré au Porpora, de se

tenir si cachée et si effacée de toutes manières qu'il fût impossible à