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par sa bouche un instant après. Rappelez-vous maintenant tout ce qu'il

disait hier soir durant l'orage et ses dernières paroles en nous

quittant: «La paix du Seigneur est descendue sur cette «maison.» Albert

sentait s'accomplir en lui un miracle de la grâce, et j'ai foi à sa

guérison comme à la promesse divine.»

Le chapelain était trop timoré pour accepter d'emblée une proposition si

hardie. Il se tirait toujours d'embarras en disant: «Rapportons-nous-en

à la sagesse éternelle; Dieu lit dans les choses cachées; l'esprit doit

s'abîmer en Dieu;» et autres sentences plus consolantes que nouvelles.

Le comte Christian était partagé entre le désir d'accepter l'ascétisme

un peu tourné au merveilleux de sa bonne soeur, et le respect que lui

imposait l'orthodoxie méticuleuse et prudente de son confesseur. Il crut

détourner la conversation en parlant de la Porporina, et en louant le

maintien charmant de cette jeune personne. La chanoinesse, qui l'aimait

déjà, renchérit sur ces éloges, et le chapelain donna sa sanction à

l'entraînement de coeur qu'ils éprouvaient pour elle. Il ne leur vint

pas à l'esprit d'attribuer à la présence de Consuelo le miracle qui

venait de s'accomplir dans leur intérieur. Ils en recueillirent le

bienfait sans en reconnaître la source; c'est tout ce que Consuelo eût

demandé à Dieu, si elle eût été consultée.

Amélie avait fait des remarques un peu plus précises. Il devenait bien

évident pour elle que son cousin avait, dans l'occasion, assez d'empire

sur lui-même pour cacher le désordre de ses pensées aux personnes dont

il se méfiait, comme à celles qu'il considérait particulièrement. Devant

certains parents ou certains amis de sa famille qui lui inspiraient ou

de la sympathie ou de l'antipathie, il n'avait jamais trahi par aucun

fait extérieur l'excentricité de son caractère. Aussi, lorsque Consuelo

lui exprima sa surprise de ce qu'elle lui avait entendu raconter la

veille, Amélie, tourmentée d'un secret dépit, s'efforça de lui rendre

l'effroi que ses récits avaient déjà provoqué en elle pour le comte

Albert.

«Eh! ma pauvre amie, lui dit-elle, méfiez-vous de ce calme trompeur;

c'est le temps d'arrêt qui sépare toujours chez lui une crise récente

d'une crise prochaine. Vous l'avez vu aujourd'hui tel que je l'ai vu en

arrivant ici au commencement de l'année dernière. Hélas! si vous étiez

destinée par la volonté d'autrui à devenir la femme d'un pareil

visionnaire, si, pour vaincre votre tacite résistance, on avait

tacitement comploté de vous tenir captive indéfiniment dans cet affreux

château, avec un régime continu de surprises, de terreurs et

d'agitations, avec des pleurs, des exorcismes et des extravagances pour

tout spectacle, en attendant une guérison à laquelle on croit toujours

et qui n'arrivera jamais, vous seriez comme moi bien désenchantée des

belles manières d'Albert et des douces paroles de la famille.

--Il n'est pas croyable, dit Consuelo, qu'on veuille forcer votre

volonté au point de vous unir malgré vous à un homme que vous n'aimez

point. Vous me paraissez être l'idole de vos parents.

--On ne me forcera à rien: on sait bien que ce serait tenter

l'impossible. Mais on oubliera qu'Albert n'est pas le seul mari qui

puisse me convenir, et Dieu sait quand on renoncera à la folle espérance

de me voir reprendre pour lui l'affection que j'avais éprouvée d'abord.

Et puis mon pauvre père, qui a la passion de la chasse, et qui a ici de

quoi se satisfaire, se trouve fort bien dans ce maudit château, et fait

toujours valoir quelque prétexte pour retarder notre départ, vingt fois

projeté et jamais arrêté. Ah! si vous saviez, ma chère Nina, quelque

secret pour faire périr dans une nuit tout le gibier de la contrée, vous

me rendriez le plus grand service qu'âme humaine puisse me rendre.

--Je ne puis malheureusement que m'efforcer de vous distraire en vous

faisant faire de la musique, et en causant avec vous le soir, lorsque

vous n'aurez pas envie, de dormir. Je tâcherai d'être pour vous un

calmant et un somnifère.

--Vous me rappelez, dit Amélie, que j'ai le reste d'une histoire à vous

raconter. Je commence, afin de ne pas vous faire coucher trop tard:

«Quelques jours après la mystérieuse absence qu'il avait faite (toujours

persuadé que cette semaine de disparition n'avait duré que sept heures),

Albert commença seulement à remarquer que l'abbé n'était plus au

château, et il demanda où on l'avait envoyé.»

«--Sa présence auprès de vous n'étant plus nécessaire, lui répondit-on,

il est retourné à ses affaires. Ne vous en étiez-vous pas encore aperçu?

«--Je m'en apercevais, répondit Albert: _quelque chose manquait à ma

souffrance_; mais je ne me rendais pas compte de ce que ce pouvait être.

«--Vous souffrez donc beaucoup, Albert? lui demanda la chanoinesse.

«--Beaucoup, répondit-il du ton d'un homme à qui l'on demande s'il a

bien dormi.

«--Et l'abbé vous était donc bien désagréable? lui demanda le comte

Christian.

«--Beaucoup, répondit Albert du même ton.

«--Et pourquoi donc, mon fils, ne l'avez-vous pas dit plus tôt? Comment

avez-vous supporté pendant si longtemps la présence d'un homme qui vous

était antipathique, sans me faire part de votre déplaisir? Doutez-vous,

mon cher enfant, que je n'eusse fait cesser au plus vite votre

souffrance?

«--C'était un bien faible accessoire à ma douleur, répondit Albert avec

une effrayante tranquillité; et vos bontés, dont je ne doute pas, mon

père, n'eussent pu que la soulager légèrement en me donnant un autre

surveillant.

«--Dites un autre compagnon de voyage, mon fils. Vous vous servez d'une

expression injurieuse pour ma tendresse.

«--C'est votre tendresse qui causait votre sollicitude, ô mon père! Vous

ne pouviez pas savoir le mal que vous me faisiez en m'éloignant de vous

et de cette maison, où ma place était marquée par la Providence jusqu'à

une époque où ses desseins sur moi doivent s'accomplir. Vous avez cru

travailler à ma guérison et à mon repos; moi qui comprenais mieux que

vous ce qui convient à nous deux, je savais bien que je devais vous

seconder et vous obéir: J'ai connu mon devoir et je l'ai rempli.

«--Je sais votre vertu et votre affection pour nous, Albert; mais ne

sauriez-vous expliquer plus clairement votre pensée?

«--Cela est bien facile, répondit Albert, et le moment de le faire est

venu.

«Il parlait avec tant de calme, que nous crûmes toucher au moment

fortuné où l'âme d'Albert allait cesser d'être pour nous une énigme

douloureuse. Nous nous serrâmes autour de lui, l'encourageant par nos

regards et nos caresses à s'épancher entièrement pour la première fois

de sa vie. Il parut décidé à nous accorder enfin cette confiance, et il

parla ainsi.