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vous avais fait assez souffrir. Il fallait vous dérober le spectacle

d'un fils rebelle à vos leçons et sourd à vos remontrances. Je savais

bien que je ne guérirais pas de ce que vous appeliez mon délire; mais il

fallait vous laisser le repos et l'espérance: j'ai consenti à

m'éloigner. Vous aviez exigé de moi la promesse que je ne me séparerais

point, sans votre consentement, de ce guide que vous m'aviez donné, et

que je me laisserais conduire par lui à travers le monde. J'ai voulu

tenir ma promesse; j'ai voulu aussi qu'il pût entretenir votre espérance

et votre sécurité, en vous rendant compte de ma douceur et de ma

patience. J'ai été doux et patient. Je lui ai fermé mon coeur et mes

oreilles; il a eu l'esprit de ne pas songer seulement à se les faire

ouvrir. Il m'a promené, habillé et nourri comme un enfant. J'ai renoncé

à vivre comme je l'entendais; je me suis habitué à voir le malheur,

l'injustice et la démence régner sur la terre. J'ai vu les hommes et

leurs institutions; l'indignation a fait place dans mon coeur à la

pitié, en reconnaissant que l'infortune des opprimés était moindre que

celle des oppresseurs. Dans mon enfance, je n'aimais que les victimes:

je me suis pris de charité pour les bourreaux, pénitents déplorables qui

portent dans cette génération la peine des crimes qu'ils ont commis dans

des existences antérieures, et que Dieu condamne à être méchants,

supplice mille fois plus cruel que celui d'être leur proie innocente.

Voilà pourquoi je ne fais plus l'aumône que pour me soulager

personnellement du poids de la richesse, sans vous tourmenter de mes

prédications, connaissant aujourd'hui que le temps n'est pas venu d'être

heureux, puisque le temps d'être bon est loin encore, pour parler le

langage des hommes.

«--Et maintenant que tu es délivré de ce surveillant, comme tu

l'appelles, maintenant que tu peux vivre tranquille, sans avoir sous les

yeux le spectacle de misères que tu éteins une à une autour de toi, sans

que personne contrarie ton généreux entraînement, ne peux-tu faire un

effort sur toi-même pour chasser tes agitations intérieures?

«--Ne m'interrogez plus; mes chers parents, répondit Albert; je ne dirai

plus rien aujourd'hui.»

«Il tint parole, et au delà; car il ne desserra plus les dents de toute

une semaine.

XXXI.

«L'histoire d'Albert sera terminée en peu de mots, ma chère Porporina,

parce qu'à moins de vous répéter ce que vous avez déjà entendu, je n'ai

presque plus rien à vous apprendre. La conduite de mon cousin durant les

dix-huit mois que j'ai passés ici a été une continuelle répétition des

fantaisies que vous connaissez maintenant. Seulement son prétendu

souvenir de ce qu'il avait été et de ce qu'il avait vu dans les siècles

passés prit une apparence de réalité effrayante, lorsque Albert vint à

manifester une faculté particulière et vraiment inouïe dont vous avez

peut-être entendu parler, mais à laquelle je ne croyais pas, avant d'en

avoir eu les preuves qu'il en a données. Cette faculté s'appelle,

dit-on, en d'autres pays, la seconde vue; et ceux qui la possèdent sont

l'objet d'une grande vénération parmi les gens superstitieux. Quant à

moi, qui ne sais qu'en penser, et qui n'entreprendrai point de vous en

donner une explication raisonnable, j'y trouve un motif de plus pour ne

jamais être la femme d'un homme qui verrait toutes mes actions, fût-il à

cent lieues de moi, et qui lirait presque dans ma pensée. Une telle

femme doit être au moins une sainte, et le moyen de l'être avec un homme

qui semble voué au diable!»

--Vous avez le don de plaisanter sur toutes choses, dit Consuelo, et

j'admire l'enjouement avec lequel vous parlez de choses qui me font

dresser les cheveux sur la tête. En quoi consiste donc cette seconde

vue?

--Albert voit et entend ce qu'aucun autre ne peut voir ni entendre.

Lorsqu'une personne qu'il aime doit venir, bien que personne ne

l'attende, il l'annonce et va à sa rencontre une heure d'avance. De même

il se retire et va s'enfermer dans sa chambre, quand il sent venir de

loin quelqu'un qui lui déplaît.

«Un jour qu'il se promenait avec mon père dans un sentier de la

montagne, il s'arrêta tout à coup et fit un grand détour à travers les

rochers et les épines, pour ne point passer sur une certaine place qui

n'avait cependant rien de particulier. Ils revinrent sur leurs pas au

bout de quelques instants, et Albert fit le même manège. Mon père, qui

l'observait, feignit d'avoir perdu quelque chose, et voulut l'amener au

pied d'un sapin qui paraissait être l'objet de cette répugnance.

Non-seulement Albert évita d'en approcher, mais encore il affecta de ne

point marcher sur l'ombre que cet arbre projetait en travers du chemin;

et, tandis que mon père passait et repassait dessus, il montra un

malaise et une angoisse extraordinaires. Enfin, mon père s'étant arrêté

tout au pied de l'arbre, Albert fit un cri, et le rappela

précipitamment. Mais il refusa bien longtemps de s'expliquer sur cette

fantaisie, et ce ne fut que vaincu par les prières de toute la famille,

qu'il déclara que cet arbre était la marque d'une sépulture, et qu'un

grand crime avait été commis en ce lieu. Le chapelain pensa que si

Albert avait connaissance de quelque meurtre commis jadis en cet

endroit, il était de son devoir de s'en informer, afin de donner la

sépulture à des ossements abandonnés.

«--Prenez garde à ce que vous ferez, dit Albert avec l'air moqueur et

triste à la fois qu'il sait prendre souvent. L'homme, la femme et

l'enfant que vous trouverez là étaient hussites, et c'est l'ivrogne

Wenceslas qui les a fait égorger par ses soldats, une nuit qu'il se

cachait dans nos bois, et qu'il craignait d'être observé et trahi par

eux.

«On ne parla plus de cette circonstance à mon cousin. Mais mon oncle,

qui voulait savoir si c'était une inspiration ou un caprice de sa part,

fit faire des fouilles durant la nuit à l'endroit que désigna mon père.

On y trouva les squelettes d'un homme, d'une femme et d'un enfant.

L'homme était couvert d'un de ces énormes boucliers de bois que

portaient les hussites, et qui sont bien reconnaissables à cause du

calice qui est gravé dessus, avec cette devise autour en latin: _O Mort,

que ton souvenir est amer aux méchants! mais que tu laisses calme celui

dont toutes les actions sont justes et dirigées en vue du trépas!_»[1]

[1 _O mors, quam est amara memoria tua hominibus injustis, viro quieta

cujus omnes res flunt ordinate et ad hoc_. C'est une sentence empruntée

à la Bible (_Ecclésiastique_, ch. XLI;, v. 1 et 3). Mais, dans la Bible,

au lieu des méchants, il y a les riches; au lieu des justes, les

indigents.]

«On porta ces ossements dans un endroit plus retiré de la forêt, et

lorsque Albert repassa à plusieurs jours de là au pied du sapin, mon

père remarqua qu'il n'éprouvait aucune répugnance à marcher sur cette