place, qu'on avait cependant recouverte de pierres et de sable, et où
rien ne paraissait changé. Il ne se souvenait pas même de l'émotion
qu'il avait eue en cette occasion, et il eut de la peine à se la
rappeler lorsqu'on lui en parla.
«--II faut, dit-il à mon père, que vous vous trompiez, et que j'aie été
_averti-dans un autre endroit. Je suis certain qu'ici il n'y a rien;
car je ne sens ni froid, ni douleur, ni tremblement dans mon corps.»
«Ma tante était bien portée à attribuer cette puissance divinatoire à
une faveur spéciale de la Providence. Mais Albert est si sombre, si
tourmenté, et si malheureux, qu'on ne conçoit guère pourquoi la
Providence lui aurait fait un don si funeste. Si je croyais au diable,
je trouverais bien plus acceptable la supposition de notre chapelain,
qui lui met toutes les hallucinations d'Albert sur le dos. Mon oncle
Christian, qui est un homme plus sensé et plus ferme dans sa religion
que nous tous, trouve à beaucoup de ces choses-là des éclaircissements
fort vraisemblables. Il pense que malgré tous les soins qu'ont pris les
jésuites de brûler, pendant et après la guerre de trente ans, tous les
hérétiques de la Bohême, et en particulier ceux qui se trouvaient au
château des Géants, malgré l'exploration minutieuse que notre chapelain
a faite dans tous les coins après la mort de ma tante Wanda, il doit
être resté, dans quelque cachette ignorée de tout le monde, des
documents historiques du temps des hussites, et qu'Albert les a
retrouvés. Il pense que la lecture de ces dangereux papiers aura
vivement frappé son imagination malade, et qu'il attribue naïvement à
des souvenirs merveilleux d'une existence antérieure sur la terre
l'impression qu'il a reçue de plusieurs détails ignorés aujourd'hui,
mais consignés et rapportés avec exactitude dans ces manuscrits. Par là
s'expliquent naturellement tous les contes qu'il nous a faits, et ses
disparitions inexplicables durant des journées et des semaines entières;
car il est bon de vous dire que ce fait-là s'est renouvelé plusieurs
fois, et qu'il est impossible de supposer qu'il se soit accompli hors du
château. Toutes les fois qu'il a disparu ainsi, il est resté
introuvable, et nous sommes certains qu'aucun paysan ne lui a jamais
donné asile ni nourriture. Nous savons déjà qu'il a des accès de
léthargie qui le retiennent enfermé dans sa chambre des journées
entières. Quand on enfonce les portes, et qu'on s'agite autour de lui,
il tombe en convulsions: Aussi s'en garde-t-on bien désormais. On le
laisse en proie à son extase. Il se passe dans son esprit à ces
moments-là des choses extraordinaires; mais aucun bruit, aucune
agitation extérieure ne les trahissent: ses discours seuls nous les
apprennent plus tard. Lorsqu'il en sort, il paraît soulagé et rendu à la
raison; mais peu à peu l'agitation revient et va croissant jusqu'au
retour de l'accablement. Il semble qu'il pressente la durée de ces
crises; car, lorsqu'elles doivent être longues, il s'en va au loin, ou
se réfugie dans cette cachette présumée, qui doit être quelque grotte de
la montagne ou quelque cave du château, connue de lui seul. Jusqu'ici on
n'a pu le découvrir. Cela est d'autant plus difficile qu'on ne peut le
surveiller, et qu'on le rend dangereusement malade quand on veut le
suivre, l'observer, ou seulement l'interroger. Aussi a-t-on pris le
parti de le laisser absolument libre, puisque ces absences, si
effrayantes pour nous dans les commencements, nous nous sommes habitués
à les regarder comme des crises favorables dans sa maladie. Lorsqu'elles
arrivent, ma tante souffre et mon oncle prie; mais personne ne bouge; et
quant à moi, je vous avoue que je me suis beaucoup endurcie à cet
égard-là. Le chagrin a amené l'ennui et le dégoût. J'aimerais mieux
mourir que d'épouser ce maniaque. Je lui reconnais de grandes qualités;
mais quoiqu'il vous semble que je ne dusse tenir aucun compte de ses
travers, puisqu'ils sont le fait de son mal, je vous avoue que je m'en
irrite comme d'un fléau dans ma vie et dans celle de ma famille.
--Cela me semble un peu injuste, chère baronne, dit Consuelo. Que vous
répugniez à devenir la femme du comte Albert, je le conçois fort bien à
présent; mais que votre intérêt se retire de lui, je ne le conçois pas.
--C'est que je ne puis m'ôter de l'esprit qu'il y a quelque chose de
volontaire dans la folie de ce pauvre homme. Il est certain qu'il a
beaucoup de force dans le caractère, et que, dans mille occasions, il a
beaucoup d'empire sur lui-même. Il sait retarder à son gré l'invasion de
ses crises. Je l'ai vu les maîtriser avec puissance quand on semblait
disposé à ne pas les prendre au sérieux. Au contraire, quand il nous
voit disposés à la crédulité et à la peur, il a l'air de vouloir faire
de l'effet sur nous par ses extravagances, et il abuse de la faiblesse
qu'on a pour lui. Voilà pourquoi je lui en veux, et demande souvent à
son patron Belzébuth de venir le chercher une bonne fois pour nous en
débarrasser.
--Voilà des plaisanteries bien cruelles, dit Consuelo, à propos d'un
homme si malheureux, et dont la maladie mentale me semble plus poétique
et plus merveilleuse que repoussante.
--A votre aise, chère Porporina! reprit Amélie. Admirez tant que vous
voudrez ces sorcelleries, si vous pouvez y croire. Mais je fais devant
ces choses-là comme notre chapelain, qui recommande son âme à Dieu et
s'abstient de comprendre; je me réfugie dans le sein de la raison, et je
me dispense d'expliquer ce qui doit avoir une interprétation tout à fait
naturelle, ignorée de nous jusqu'à présent. La seule chose certaine dans
cette malheureuse destinée de mon cousin, c'est que sa raison, à lui, a
complètement plié bagage, que l'imagination a déplié dans sa cervelle
des ailes si larges que la boîte se brise. Et puisqu'il faut parler net,
et dire le mot que mon pauvre oncle Christian a été forcé d'articuler en
pleurant aux genoux de l'impératrice Marie-Thérèse, laquelle ne se paie
pas de demi-réponses et de demi-affirmations, en trois lettres, Albert
de Rudolstadt est fou; aliéné, si vous trouvez l'épithète plus décente.»
Consuelo ne répondit que par un profond soupir. Amélie lui semblait en
cet instant une personne haïssable et un coeur de fer. Elle s'efforça de
l'excuser à ses propres yeux, en se représentant tout ce qu'elle devait
avoir souffert depuis dix-huit mois d'une vie si triste et remplie
d'émotions si multipliées. Puis, en faisant un retour sur son propre
malheur: Ah! que ne puis-je mettre les fautes d'Anzoleto sur le compte
de la folie! pensa-t-elle. S'il fût tombé dans le délire au milieu des
enivrements et des déceptions de son début, je sens, moi, que je ne l'en
aurais pas moins aimé; et je ne demanderais qu'à le savoir infidèle et
ingrat par démence, pour l'adorer comme auparavant et pour voler à son
secours.
Quelques jours se passèrent sans qu'Albert donnât par ses manières ou
ses discours la moindre confirmation aux affirmations de sa cousine sur