sorte d'exclamation du fond de son âme. C'est peut-être moi-même, et
pourtant je n'en ai pas eu conscience. Ah! Porpina, si vous ne
réussissez point à guérir Albert, du moins vous saurez verser un baume
céleste sur des blessures aussi profondes que les siennes.»
La parole de ce saint vieillard, toujours sage et calme au milieu des
adversités domestiques qui l'accablaient, était elle-même un baume
céleste, et Consuelo en ressentit l'effet. Elle fut tentée de se mettre
à genoux devant lui, et de lui demander sa bénédiction, comme elle avait
reçu celle du Porpora en le quittant, et celle de Marcello un beau jour
de sa vie, qui avait commencé la série de ses jours malheureux et
solitaires.
XXXIIÏ.
Plusieurs jours s'écoulèrent sans qu'on eût aucune nouvelle du comte
Albert; et Consuelo, à qui cette situation semblait mortellement
sinistre, s'étonna de voir la famille de Rudolstadt rester sous le poids
d'une si affreuse incertitude, sans témoigner ni désespoir ni
impatience. L'habitude des plus cruelles anxiétés donne une sorte
d'apathie apparente ou d'endurcissement réel, qui blessent et irritent
presque les âmes dont la sensibilité n'est pas encore émoussée par de
longs malheurs. Consuelo, en proie à une sorte de cauchemar, au milieu
de ces impressions lugubres et de ces événements inexplicables,
s'étonnait de voir l'ordre de la maison à peine troublé, la chanoinesse
toujours aussi vigilante, le baron toujours aussi ardent à la chasse, le
chapelain toujours aussi régulier dans ses mêmes pratiques de dévotion,
et Amélie toujours aussi gaie et aussi railleuse. La vivacité enjouée de
cette dernière était ce qui la scandalisait particulièrement. Elle ne
concevait pas qu'elle pût rire et folâtrer, lorsqu'elle-même pouvait à
peine lire et travailler à l'aiguille.
La chanoinesse cependant brodait un devant d'autel en tapisserie pour la
chapelle du château. C'était un chef-d'oeuvre de patience, de finesse et
de propreté. A peine avait-elle fait un tour dans la maison, qu'elle
revenait s'asseoir devant son métier, ne fût-ce que pour y ajouter,
quelques points, en attendant que de nouveaux soins l'appelassent dans
les granges, dans les offices, ou dans les celliers. Et il fallait voir
avec quelle importance on traitait toutes ces petites choses, et comme
cette chétive créature trottait d'un pas toujours égal, toujours digne
et compassé, mais jamais ralenti, dans tous les coins de son petit
empire; croisant mille fois par jour et dans tous les sens la surface
étroite et monotone de son domaine domestique. Ce qui paraissait étrange
aussi à Consuelo, c'était le respect et l'admiration qui s'attachaient
dans la famille et dans le pays à cet emploi de servante infatigable,
que la vieille dame semblait avoir embrassé avec tant d'amour et de
jalousie. A la voir régler parcimonieusement les plus chétives affaires,
on l'eût crue cupide et méfiante. Et pourtant elle était pleine de
grandeur et de générosité dans le fond de son âme et dans les occasions
décisives. Mais ces nobles qualités, surtout cette tendresse toute
maternelle, qui la rendaient si sympathique et si vénérable aux yeux de
Consuelo, n'eussent pas suffi aux autres pour en faire l'héroïne de la
famille. Il lui fallait encore, il lui fallait surtout toutes ces
puérilités du ménage gouvernées solennellement, pour être appréciée ce
qu'elle était (malgré tout cela), une femme d'un grand sens et d'un
grand caractère. Il ne se passait pas un jour sans que le comte
Christian, le baron ou le chapelain, ne répétassent chaque fois qu'elle
tournait les talons:
«Quelle sagesse, quel courage, quelle force d'esprit résident dans la
chanoinesse!»
Amélie elle-même, ne discernant pas la véritable élévation de la vie
d'avec les enfantillages qui, sous une autre forme, remplissaient toute
la sienne, n'osait pas dénigrer sa tante sous ce point de vue, le seul
qui, pour Consuelo, fit une ombre à cette vive lumière dont rayonnait
l'âme pure et aimante de la bossue Wenceslawa.
Pour la _Zingarella_, née sur les grands chemins, et perdue dans le
monde, sans autre maître et sans autre protecteur que son propre génie,
tant de soucis, d'activité et de contention d'esprit, à propos d'aussi
misérables résultats que la conservation et l'entretien de certains
objets et de certaines denrées, paraissait un emploi monstrueux de
l'intelligence. Elle qui ne possédait rien, et ne désirait rien des
richesses de la terre, elle souffrait de voir une belle âme s'atrophier
volontairement dans l'occupation de posséder du blé, du vin, du bois, du
chanvre, des animaux et des meubles. Si on lui eût offert tous ces biens
convoités par la plupart des hommes, elle eût demandé, à la place, une
minute de son ancien bonheur, ses haillons, son beau ciel, son pur amour
et sa liberté sur les lagunes de Venise; souvenir amer et précieux qui
se peignait dans son cerveau sous les plus brillantes couleurs, à mesure
qu'elle s'éloignait de ce riant horizon pour pénétrer dans la sphère
glacée de ce qu'on appelle la vie positive.
Son coeur se serrait affectueusement lorsqu'elle voyait, à la nuit
tombante, la chanoinesse, suivie de Hanz, prendre un gros trousseau de
clefs, et marcher elle-même dans tous les bâtiments et dans toutes les
cours, pour faire sa ronde, pour fermer les moindres issues, pour
visiter les moindres recoins où des malfaiteurs eussent pu se glisser,
comme si personne n'eût dû dormir en sûreté derrière ces murs
formidables, avant que l'eau du torrent prisonnier derrière une écluse
voisine ne se fût élancée en mugissant dans les fossés du château,
tandis qu'on cadenassait les grilles et qu'on relevait les ponts.
Consuelo avait dormi tant de fois, dans ses courses lointaines, sur le
bord d'un chemin, avec un pan du manteau troué de sa mère pour tout
abri! Elle avait tant de fois salué l'aurore sur les dalles blanches de
Venise, battues par les flots, sans avoir eu un instant de crainte pour
sa pudeur, la seule richesse qu'elle eût à coeur de conserver! Hélas! se
disait-elle, que ces gens-ci sont à plaindre d'avoir tant de choses à
garder! La sécurité est le but qu'ils poursuivent jour et nuit, et, à
force de la chercher, ils n'ont ni le temps de la trouver, ni celui d'en
jouir. Elle soupirait donc déjà comme Amélie dans cette noire prison,
dans ce morne château des Géants, où le soleil lui-même semblait
craindre de pénétrer. Mais au lieu que la jeune baronne rêvait de fêtes,
de parures et d'hommages, Consuelo rêvait d'un sillon, d'un buisson ou
d'une barque pour palais, avec l'horizon pour toute enceinte, et
l'immensité des cieux étoilés pour tout spectacle.
Forcée par le froid du climat et par la clôture du château à changer
l'habitude vénitienne qu'elle avait prise de veiller une partie de la
nuit et de se lever tard le matin, après bien des heures d'insomnie,
d'agitation et de rêves lugubres, elle réussit enfin à se plier à la loi