sauvage de la claustration; et elle s'en dédommagea en hasardant seule
quelques promenades matinales dans les montagnes voisines. On ouvrait
les portes et on baissait les ponts aux premières clartés du jour; et
tandis qu'Amélie, occupée une partie de la nuit à lire des romans en
cachette, dormait jusqu'à l'appel de la cloche du déjeuner, la Porporina
allait respirer l'air libre et fouler les plantes humides de la forêt.
Un matin qu'elle descendait bien doucement sur la pointe du pied pour
n'éveiller personne, elle se trompa de direction dans les innombrables
escaliers et dans les interminables corridors du château, qu'elle avait
encore de la peine à comprendre. Égarée dans ce labyrinthe de galeries
et de passages, elle traversa une sorte de vestibule qu'elle ne
connaissait pas, et crut trouver par là une sortie sur les jardins. Mais
elle n'arriva qu'à l'entrée d'une petite chapelle d'un beau style
ancien, à peine éclairée en haut par une rosace dans la voûte, qui
jetait une lueur blafarde sur le milieu du pavé, et laissait le fond
dans un vague mystérieux. Le soleil était encore sous l'horizon, la
matinée grise et brumeuse. Consuelo crut d'abord qu'elle était dans la
chapelle du château, où déjà elle avait entendu la messe un dimanche.
Elle savait que cette chapelle donnait sur les jardins; mais avant de la
traverser pour sortir, elle voulut saluer le sanctuaire de la prière, et
s'agenouilla sur la première dalle. Cependant, comme il arrive souvent
aux artistes de se laisser préoccuper par les objets extérieurs en dépit
de leurs tentatives pour remonter dans la sphère des idées abstraites,
sa prière ne put l'absorber assez pour l'empêcher de jeter un coup
d'oeil curieux autour d'elle; et bientôt elle s'aperçut qu'elle n'était
pas dans la chapelle, mais dans un lieu où elle n'avait pas encore
pénétré. Ce n'était ni le même vaisseau ni les mêmes ornements. Quoique
cette chapelle inconnue fût assez petite, on distinguait encore mal les
objets, et ce qui frappa le plus Consuelo fut une statue blanchâtre,
agenouillée vis-à-vis de l'autel, dans l'attitude froide et sévère qu'on
donnait jadis à toutes celles dont on décorait les tombeaux. Elle pensa
qu'elle se trouvait dans un lieu réservé aux sépultures de quelques
aïeux d'élite; et, devenue un peu craintive et superstitieuse depuis son
séjour en Bohême, elle abrégea sa prière et se leva pour sortir.
Mais au moment où elle jetait un dernier regard timide sur cette figure
agenouillée à dix pas d'elle, elle vit distinctement la statue
disjoindre ses deux mains de pierre allongées l'une contre l'autre, et
faire lentement un grand signe de croix en poussant un profond soupir.
Consuelo faillit tomber à la renverse, et cependant elle ne put détacher
ses yeux hagards de la terrible statue. Ce qui la confirmait dans la
croyance que c'était une figure de pierre, c'est qu'elle ne sembla pas
entendre le cri d'effroi que Consuelo laissa échapper, et qu'elle remit
ses deux grandes mains blanches l'une contre l'autre, sans paraître
avoir le moindre rapport avec le monde extérieur.
XXXIV.
Si l'ingénieuse et féconde Anne Radcliffe se fût trouvée à la place du
candide et maladroit narrateur de cette très véridique histoire, elle
n'eût pas laissé échapper une si bonne occasion de vous promener, madame
la lectrice, à travers les corridors, les trappes, les escaliers en
spirale, les ténèbres et les souterrains, pendant une demi-douzaine de
beaux et attachants volumes, pour vous révéler, seulement au septième,
tous les arcanes de son oeuvre savante. Mais la lectrice esprit fort que
nous avons charge de divertir ne prendrait peut-être pas aussi bien, au
temps où nous sommes, l'innocent stratagème du romancier. D'ailleurs,
comme il serait fort difficile de lui en faire accroire, nous lui
dirons, aussi vite que nous le pourrons, le mot de toutes nos énigmes.
Et pour lui en confesser deux d'un coup, nous lui avouerons que
Consuelo, après deux secondes de sang-froid, reconnut, dans la statue
animée qu'elle avait devant les yeux, le vieux comte Christian qui
récitait mentalement ses prières du matin dans son oratoire; et dans ce
soupir de componction qui venait de lui échapper à son insu, comme il
arrive souvent aux vieillards, le même soupir diabolique qu'elle avait
cru entendre à son oreille un soir, après avoir chanté l'hymne de
Notre-Dame-de-Consolation.
Un peu honteuse de sa frayeur, Consuelo resta enchaînée à sa place par
le respect, et par la crainte de troubler une si fervente prière. Rien
n'était plus solennel et plus touchant à voir que ce vieillard prosterné
sur la pierre, offrant son coeur à Dieu au lever de l'aube, et plongé
dans une sorte de ravissement céleste qui semblait fermer ses sens à
toute perception du monde physique. Sa noble figure ne trahissait aucune
émotion douloureuse. Un vent frais, pénétrant par la porte que Consuelo
avait laissée entr'ouverte, agitait autour de sa nuque une demi-couronne
de cheveux argentés; et son vaste front, dépouillé jusqu'au sommet du
crâne, avait le luisant jaunâtre des vieux marbres. Revêtu d'une robe de
chambre de laine blanche à l'ancienne mode, qui ressemblait un peu à un
froc de moine, et qui formait sur ses membres amaigris de gros plis
raides et lourds, il avait tout l'air d'une statue de tombeau; et quand
il eut repris son immobilité, Consuelo fut encore obligée de le regarder
à deux fois pour ne pas retomber dans sa première illusion.
Après qu'elle l'eut considéré attentivement, en se plaçant un peu de
côté pour le mieux voir, elle se demanda, comme malgré elle, tout au
milieu de son admiration et de son attendrissement, si le genre de
prière que ce vieillard adressait à Dieu était bien efficace pour la
guérison de son malheureux fils, et si une âme aussi passivement soumise
aux arrêts du dogme et aux rudes décrets de la destinée avait jamais
possédé la chaleur, l'intelligence et le zèle qu'Albert aurait eu besoin
de trouver dans l'âme de son père. Albert aussi avait une âme mystique:
lui aussi avait eu une vie dévote et contemplative, mais, d'après tout
ce qu'Amélie avait raconté à Consuelo, d'après ce qu'elle avait vu de
ses propres yeux depuis quelques jours passés dans le château, Albert
n'avait jamais rencontré le conseil, le guide et l'ami qui eût pu
diriger son imagination, apaiser la véhémence de ses sentiments, et
attendrir la rudesse brûlante de sa vertu. Elle comprenait qu'il avait
dû se sentir isolé, et se regarder comme étranger au milieu de cette
famille obstinée à le contredire ou à le plaindre en silence, comme un
hérétique ou comme un fou; elle le sentait elle-même, à l'espèce
d'impatience que lui causait cette impassible et interminable prière
adressée au ciel, comme pour se remettre à lui seul du soin qu'on eût dû
prendre soi-même de chercher le fugitif, de le rejoindre, de le
persuader, et de le ramener. Car il fallait de bien grands accès de