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«Et si je venais à le rencontrer tout à coup, se disait-elle, que lui

dirais-je qui pût le convaincre et le tranquilliser? Je ne sais rien de

ces choses mystérieuses et profondes qui l'agitent. Je les comprends à

travers un voile de poésie qu'on a à peine soulevé devant mes yeux,

éblouis de visions si nouvelles. Il faudrait avoir plus que le zèle et

la charité, il faudrait avoir la science et l'éloquence pour trouver des

paroles dignes d'être écoutées par un homme si supérieur à moi, par un

fou si sage auprès de tous les êtres raisonnables au milieu desquels

j'ai vécu. Allons, Dieu m'inspirera quand le moment sera venu; car pour

moi, j'aurais beau chercher, je me perdrais de plus en plus dans les

ténèbres de mon ignorance. Ah! si j'avais lu beaucoup de livres de

religion et d'histoire, comme le comte Christian et la chanoinesse

Wenceslawa! si je savais par coeur toutes les règles de la dévotion et

toutes les prières de l'Eglise, je trouverais bien à en appliquer

heureusement quelqu'une à la circonstance; mais j'ai à peine compris, à

peine retenu par conséquent quelques phrases du catéchisme, et je ne

sais prier qu'au lutrin. Quelque sensible qu'il soit à la musique, je ne

persuaderai pas ce savant théologien avec une cadence ou avec une phrase

de chant. N'importe! il me semble qu'il y a plus de puissance dans mon

coeur pénétré et résolu, que dans toutes les doctrines étudiées par ses

parents, si bons et si doux, mais indécis et froids comme les

brouillards et les neiges de leur patrie.»

XXXV.

Après bien des détours et des retours dans les inextricables sentiers de

cette forêt jetée sur un terrain montueux et tourmenté, Consuelo se

trouva sur une élévation semée de roches et de ruines qu'il était assez

difficile de distinguer les unes des autres, tant la main de l'homme,

jalouse de celle du temps, y avait été destructive. Ce n'était plus

qu'une montagne de débris, où jadis un village avait été brûlé par

l'ordre du _redoutable aveugle_, le célèbre chef Calixtin Jean Ziska,

dont Albert croyait descendre, et dont il descendait peut-être en effet.

Durant une nuit profonde et lugubre, le farouche et infatigable

capitaine ayant commandé à sa troupe de donner l'assaut à la forteresse

des Géants, alors gardée pour l'Empereur par des Saxons, il avait

entendu murmurer ses soldats, et un entre autres dire non loin de lui:

«Ce maudit aveugle croit que, pour agir, chacun peut, comme lui, se

passer de la lumière.» Là-dessus Ziska, se tournant vers un des quatre

disciples dévoués qui l'accompagnaient partout, guidant son cheval ou

son chariot, et lui rendant compte avec précision de la position

topographique et des mouvements de l'ennemi, il lui avait dit, avec

cette sûreté de mémoire ou cet esprit de divination qui suppléaient en

lui au sens de la vue: «II y a ici près un village?--Oui, père, avait

répondu le conducteur taborite; à ta droite, sur une éminence, en face

de la forteresse.» Alors Ziska avait fait appeler le soldat mécontent

dont le murmure avait fixé son attention: «Enfant, lui avait-il dit, tu

te plains des ténèbres, va-t'en bien vite mettre le feu au village qui

est sur l'éminence, à ma droite; et, à la lueur des flammes, nous

pourrons marcher et combattre.»

L'ordre terrible avait été exécuté. Le village incendié avait éclairé la

marche et l'assaut des Taborites. Le château des Géants avait été

emporté en deux heures, et Ziska en avait pris possession. Le lendemain,

au jour, on remarqua et on lui fit savoir qu'au milieu des décombres du

village, et tout au sommet de la colline qui avait servi de plate-forme

aux soldats pour observer les mouvements de la forteresse, un jeune

chêne, unique dans ces contrées, et déjà robuste, était resté debout et

verdoyant, préservé apparemment de la chaleur des flammes qui montaient

autour de lui par l'eau d'une citerne qui baignait ses racines.

«Je connais bien la citerne, avait répondu Ziska. Dix des nôtres y ont

été jetés par les damnés habitants de ce village, et depuis ce temps la

pierre qui la couvre n'a point été levée. Qu'elle y reste et leur serve

de monument, puisque, aussi bien, nous ne sommes pas de ceux qui croient

les âmes errantes repoussées à la porte des cieux par le patron romain

(Pierre, le porte-clefs, dont ils ont fait un saint), parce que les

cadavres pourrissent dans une terre non bénite par la main des prêtres

de Bélial. Que les os de nos frères reposent en paix dans cette citerne;

leurs âmes sont vivantes. Elles ont déjà revêtu d'autres corps, et ces

martyrs combattent parmi nous, quoique nous ne les connaissions point.

Quant aux habitants du village, ils ont reçu leur paiement; et quant au

chêne, il a bien fait de se moquer de l'incendie: une destinée plus

glorieuse que celle d'abriter des mécréants lui était réservée. Nous

avions besoin d'une potence, et la voici trouvée. Allez-moi chercher ces

vingt moines augustins que nous avons pris hier dans leur couvent, et

qui se font prier pour nous suivre. Courons les pendre haut et court aux

branches de ce brave chêne, à qui cet ornement rendra tout à fait la

santé.»

Aussitôt dit, aussitôt fait. Le chêne, depuis ce temps là, avait été

nommé le _Hussite_, la pierre de la citerne, _Pierre d'épouvante_, et le

village détruit sur la colline abandonnée, _Schreckenstein_.

Consuelo avait déjà entendu raconter dans tous ses détails, par la

baronne Amélie, cette sombre chronique. Mais, comme elle n'en avait

encore aperçu le théâtre que de loin, ou pendant la nuit au moment de

son arrivée au château, elle ne l'eût pas reconnu, si, en jetant les

yeux au-dessous d'elle, elle n'eût vu, au fond du ravin que traversait

la route, les formidables débris du chêne, brisé par la foudre, et

qu'aucun habitant de la campagne, aucun serviteur du château n'avait osé

dépecer ni enlever, une crainte superstitieuse s'attachant encore pour

eux, après plusieurs siècles, à ce monument d'horreur, à ce contemporain

de Jean Ziska.

Les visions et les prédictions d'Albert avaient donné à ce lieu tragique

un caractère plus émouvant encore. Aussi Consuelo, en se trouvant seule

et amenée à l'improviste à la pierre d'épouvante, sur laquelle même elle

venait de s'asseoir, brisée de fatigue, sentit-elle faiblir son courage,

et son coeur se serrer étrangement. Non seulement, au dire d'Albert,

mais à celui de tous les montagnards de la contrée, des apparitions

épouvantables hantaient le Schreckenstein, et en écartaient les

chasseurs assez téméraires pour venir y guetter le gibier. Cette

colline, quoique très-rapprochée du château, était donc souvent le

domicile des loups et des animaux sauvages, qui y trouvaient un refuge

assuré contre les poursuites du baron et de ses limiers. L'impassible

Frédérick ne croyait pas beaucoup, pour son compte, au danger d'y être

assailli par le diable, avec lequel il n'eût pas craint d'ailleurs de se

mesurer corps à corps; mais, superstitieux à sa manière, et dans l'ordre