leur dire qu'elle avait de l'espérance. Mais quand elle vit le comte
reprendre son livre, et la chanoinesse son aiguille, quand elle fut
appelée auprès du métier de cette dernière pour décider si un certain
ornement devait avoir au centre quelques points bleus ou blancs, elle ne
put s'empêcher de reporter son intérêt dominant sur Albert, qui expirait
peut-être de fatigue et d'inanition dans quelque coin de la forêt, sans
savoir retrouver sa route, ou qui reposait peut-être sur quelque froide
pierre, enchaîné par la catalepsie foudroyante, exposé aux loups et aux
serpents, tandis que, sous la main adroite et persévérante de la tendre
Wenceslawa, les fleurs les plus brillantes semblaient éclore par
milliers sur la trame, arrosées parfois d'une larme furtive, mais
stérile.
Aussitôt qu'elle put engager la conversation avec la boudeuse Amélie,
elle lui demanda ce que c'était qu'un fou fort mal fait qui courait le
pays singulièrement vêtu, en riant comme un enfant aux personnes qu'il
rencontrait.
«Eh! c'est Zdenko! répondit Amélie; vous ne l'aviez pas encore aperçu
dans vos promenades? On est sûr de le rencontrer partout, car il
n'habite nulle part.
--Je l'ai vu ce matin pour la première fois, dit Consuelo, et j'ai cru
qu'il était l'hôte attitré du Schreckenstein.
--C'est donc là que vous avez été courir dès l'aurore? Je commence à
croire que vous êtes un peu folle vous-même, ma chère Nina, d'aller
ainsi seule de grand matin dans ces lieux déserts, où vous pourriez
faire de plus mauvaises rencontres que celle de l'inoffensif idiot
Zdenko.
--Être abordée par quelque loup à jeun? reprit Consuelo en souriant; la
carabine du baron votre père doit, ce me semble, couvrir de sa
protection tout le pays.
--Il ne s'agit pas seulement des bêtes sauvages, dit Amélie; le pays
n'est pas si sûr que vous croyez, par rapport aux animaux les plus
méchants de la création, les brigands et les vagabonds. Les guerres qui
viennent de finir ont ruiné assez de familles pour que beaucoup de
mendiants se soient habitués à aller au loin demander l'aumône, le
pistolet à la main. Il y a aussi des nuées de ces Zingari égyptiens,
qu'en France on nous fait l'honneur d'appeler Bohémiens, comme s'ils
étaient originaires de nos montagnes pour les avoir infestées au
commencement de leur apparition en Europe. Ces gens-là, chassés et
rebutés de partout, lâches et obséquieux devant un homme armé,
pourraient bien être audacieux avec une belle fille comme vous; et je
crains que votre goût pour les courses aventureuses ne vous expose plus
qu'il ne convient à une personne aussi raisonnable que ma chère
Porporina affecte de l'être.
--Chère baronne, reprit Consuelo, quoique vous sembliez regarder la dent
du loup comme un mince péril auprès de ceux qui m'attendent, je vous
avouerai que je la craindrais beaucoup plus que celle des Zingari. Ce
sont pour moi d'anciennes connaissances, et, en général, il m'est
difficile d'avoir peur des êtres faibles, pauvres et persécutés. Il me
semble que je saurai toujours dire à ces gens-là ce qui doit m'attirer
leur confiance et leur sympathie; car, si laids, si mal vêtus et si
méprisés qu'ils soient, il m'est impossible de ne pas m'intéresser à eux
particulièrement.
--Brava, ma chère! s'écria Amélie avec une aigreur croissante. Vous
voilà tout à fait arrivée aux beaux sentiments d'Albert pour les
mendiants, les bandits et les aliénés; et je ne serais pas surprise de
vous voir un de ces matins vous promener comme lui, appuyée sur le bras
un peu malpropre et très-mal assuré de l'agréable Zdenko.»
Ces paroles frappèrent Consuelo d'un trait de lumière qu'elle cherchait
depuis le commencement de l'entretien, et qui la consola de l'amertume
de sa compagne.
«Le comte Albert vit donc en bonne intelligence avec Zdenko?
demanda-t-elle avec un air de satisfaction qu'elle ne songea point à
dissimuler.
--C'est son plus intime, son plus précieux ami, répondit Amélie avec un
sourire de dédain. C'est le compagnon de ses promenades, le confident de
ses secrets, le messager, dit-on, de sa correspondance avec le diable.
Zdenko et Albert sont les seuls qui osent aller à toute heure
s'entretenir des choses divines les plus biscornues sur la pierre
d'épouvante. Albert et Zdenko sont les seuls qui ne rougissent point de
s'asseoir sur l'herbe avec les Zingari qui font halte sous nos sapins,
et de partager avec eux la cuisine dégoûtante que préparent ces gens-là
dans leurs écuelles de bois. Ils appellent cela communier, et on peut
dire que c'est communier sous toutes les espèces possibles. Ah! quel
époux! quel amant désirable que mon cousin Albert, lorsqu'il saisira la
main de sa fiancée dans une main qui vient de presser celle d'un Zingaro
pestiféré, pour la porter à cette bouche qui vient de boire le vin du
calice dans la même coupe que Zdenko!
--Tout ceci peut être fort plaisant, dit Consuelo; mais, quant à moi, je
n'y comprends rien du tout.
--C'est que vous n'avez pas de goût pour l'histoire, reprit Amélie, et
que vous n'avez pas bien écouté tout ce que je vous ai raconté des
Hussites et des Protestants, depuis plusieurs jours que je m'égosille à
vous expliquer scientifiquement les énigmes et les pratiques saugrenues
de mon cousin. Ne vous ai-je pas dit que la grande querelle des Hussites
avec l'église romaine était venue à propos de la communion sous les deux
espèces? Le concile de Bâle avait prononcé que c'était une profanation
de donner aux laïques le sang du Christ sous l'espèce du vin, alléguant,
voyez le beau raisonnement! que son corps et son sang étaient également
contenus sous les deux espèces, et que qui mangeait l'un buvait l'autre.
Comprenez-vous?
--Il me semble que les Pères du concile ne se comprenaient pas beaucoup
eux-mêmes. Ils eussent dû dire, pour être dans la logique, que la
communion du vin était inutile; mais profanatoire! pourquoi, si, en
mangeant le pain, on boit aussi le sang?
--C'est que les Hussites avaient une terrible soif de sang, et que les
Pères du concile les voyaient bien venir. Eux aussi avaient soif du sang
de ce peuple; mais, ils voulaient le boire sous l'espèce de l'or.
L'église romaine a toujours été affamée et altérée de ce suc de la vie
des nations, du travail et de la sueur des pauvres. Les pauvres se
révoltèrent, et reprirent leur sueur et leur sang dans les trésors des
abbayes et sur la chape des évêques. Voilà tout le fond de la querelle,
à laquelle vinrent se joindre, comme je vous l'ai dit, le sentiment
d'indépendance nationale et la haine de l'étranger. La dispute de la
communion en fut le symbole. Rome et ses prêtres officiaient dans des
calices d'or et de pierreries; les Hussites affectaient d'officier dans
des vases de bois, pour fronder le luxe de l'Église, et pour simuler la
pauvreté des apôtres. Voilà pourquoi Albert, qui s'est mis dans la