cervelle de se faire Hussite, après que ces détails du passé ont perdu
toute valeur et toute signification; Albert, qui prétend connaître la
vraie doctrine de Jean Huss mieux que Jean Huss lui-même, invente toutes
sortes de communions, et s'en va communiant sur les chemins avec les
mendiants, les païens, et les imbéciles. C'était la manie des Hussites
de communier partout, à toute heure, et avec tout le monde.
--Tout ceci est fort bizarre, répondit Consuelo, et ne peut s'expliquer
pour moi que par un patriotisme exalté, porté jusqu'au délire, je le
confesse, chez le comte Albert. La pensée est peut-être profonde, mais
les formes qu'il y donne me semblent bien puériles pour un homme aussi
sérieux et aussi savant. La véritable communion ne serait-elle pas
plutôt l'aumône? Que signifient de vaines cérémonies passées de mode, et
que ne comprennent certainement pas ceux qu'il y associe?
--Quant à l'aumône, Albert ne s'en fait pas faute; et si on le laissait
aller, il serait bientôt débarrassé de cette richesse que, pour ma part,
je voudrais bien lui voir fondre dans la main de ses mendiants.
--Et pourquoi cela?
--Parce que mon père ne conserverait pas la fatale idée de m'enrichir en
me faisant épouser ce démoniaque. Car il faut que vous le sachiez, ma
chère Porporina, ajouta Amélie avec une intention malicieuse, ma famille
n'a point renoncé à cet agréable dessein. Ces jours derniers, lorsque la
raison de mon cousin brilla comme un rayon fugitif du soleil entre les
nuages, mon père revint à l'assaut avec plus de fermeté que je ne le
croyais capable d'en montrer avec moi. Nous eûmes une querelle assez
vive, dont le résultat parait être qu'on essaiera de vaincre ma
résistance par l'ennui de la séquestration, comme une citadelle qu'on
veut prendre par la famine. Ainsi donc, si je faiblis, si je succombe,
il faudra que j'épouse Albert malgré lui, malgré moi, et malgré une
troisième personne qui fait semblant de ne pas s'en soucier le moins du
monde.
--Nous y voila! répondit Consuelo en riant: j'attendais cette épigramme,
et vous ne m'avez accordé l'honneur de causer avec vous ce matin que
pour y arriver. Je la reçois avec plaisir, parce que je vois dans cette
petite comédie de jalousie un reste d'affection pour le comte Albert
plus vive que vous ne voulez l'avouer.
--Nina! s'écria la jeune baronne avec énergie, si vous croyez voir cela,
vous avez peu de pénétration, et si vous le voyez avec plaisir, vous
avez peu d'affection pour moi. Je suis violente, orgueilleuse peut-être,
mais non dissimulée. Je vous l'ai dit: la préférence qu'Albert vous
accorde m'irrite contre lui, non contre vous. Elle blesse mon
amour-propre, mais elle flatte mon espérance et mon penchant. Elle me
fait désirer qu'il fasse pour vous quelque bonne folie qui me débarrasse
de tout ménagement envers lui, en justifiant cette aversion que j'ai
longtemps combattue, et qu'il m'inspire enfin sans mélange de pitié ni
d'amour.
--Dieu veuille, répondit Consuelo avec douceur, que ceci soit le langage
de la passion, et non celui de la vérité! car ce serait une vérité bien
dure dans la bouche d'une personne bien cruelle!
L'aigreur et l'emportement qu'Amélie laissa percer dans cet entretien
firent peu d'impression sur l'âme généreuse de Consuelo. Elle ne
songeait plus, quelques instants après, qu'à son entreprise; et ce rêve
qu'elle caressait, de ramener Albert à sa famille, jetait une sorte de
joie naïve sur la monotonie de ses occupations. Il lui fallait bien cela
pour échapper à l'ennui qui la menaçait, et qui, étant la maladie la
plus contraire et la plus inconnue jusqu'alors à sa nature active et
laborieuse, lui fût devenu mortel. En effet, lorsqu'elle avait donné à
son élève indocile et inattentive une longue et fastidieuse leçon, il ne
lui restait plus qu'à exercer sa voix et à étudier ses vieux auteurs.
Mais cette consolation, qui ne lui avait jamais manqué, lui était
opiniâtrement disputée. Amélie, avec son oisiveté inquiète, venait à
chaque instant la troubler et l'interrompre par de puériles questions ou
des observations hors de propos. Le reste de la famille était
affreusement morne. Déjà cinq mortels jours s'étaient écoulés sans que
le jeune comte reparût, et chaque journée de cette absence ajoutait à
l'abattement et à la consternation des précédentes.
Dans l'après-midi, Consuelo, errant dans les jardins avec Amélie, vit
Zdenko sur le revers du fossé qui les séparait de la campagne. Il
paraissait occupé à parler tout seul, et, à son ton, on eût dit qu'il se
racontait une histoire. Consuelo arrêta sa compagne, et la pria de lui
traduire ce que disait l'étrange personnage.
«Comment voulez-vous que je vous traduise des rêveries sans suite et
sans signification? dit Amélie en haussant les épaules. Voici ce qu'il
vient de marmotter, si vous tenez à le savoir:
«II y avait une fois une grande montagne toute blanche, toute blanche,
et à côté une grande montagne toute noire, toute noire, et à côté une
grande montagne toute rouge, toute rouge ...»
«Cela vous intéresse-t-il beaucoup?
--Peut-être, si je pouvais savoir la suite. Oh! que ne donnerais-je pas
pour comprendre le bohême! Je veux l'apprendre.
--Ce n'est pas tout à fait aussi facile que l'italien ou l'espagnol;
mais vous êtes si studieuse, que vous en viendrez à bout si vous voulez:
je vous l'enseignerai, si cela peut vous faire plaisir.
--Vous serez un ange. A condition, toutefois, que vous serez plus
patiente comme maîtresse que vous ne l'êtes comme élève. Et maintenant
que dit ce Zdenko?
--Maintenant ce sont ses montagnes qui parlent.
«Pourquoi, montagne rouge, toute rouge, as-tu écrasé la montagne toute
noire? et toi, montagne blanche, toute blanche, pourquoi as-tu laissé
écraser la montagne noire, toute noire?»
Ici Zdenko se mit à chanter avec une voix grêle et cassée, mais d'une
justesse et d'une douceur qui pénétrèrent Consuelo jusqu'au fond de
l'âme. Sa chanson disait:
«Montagnes noires et montagnes blanches, il vous faudra beaucoup d'eau
de la montagne rouge pour laver vos robes:
«Vos robes noires de crimes, et blanches d'oisiveté, vos robes souillées
de mensonges, vos robes éclatantes d'orgueil.
«Les voilà toutes deux lavées, bien lavées; vos robes qui ne voulaient
pas changer de couleur; les voilà usées, bien usées, vos robes qui ne
voulaient pas traîner sur le chemin.
«Voilà toutes les montagnes rouges, bien rouges! Il faudra toute l'eau
du ciel, toute l'eau du ciel, pour les laver.»
--Est-ce une improvisation ou une vieille chanson du pays? demanda
Consuelo à sa compagne.
--Qui peut le savoir? répondit Amélie: Zdenko est un improvisateur