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--Laquelle en engendra bien d'autres! dit Amélie en prenant un air grave

pour se moquer du bon prêtre. Mais, voyons, monsieur le chapelain,

expliquez-nous donc comment ce peut être un compliment que de

recommander son prochain au diable?

--C'est que, dans la croyance des Lollards, Satan n'était pas l'ennemi

du genre humain, mais au contraire son protecteur et son patron. Ils le

disaient victime de l'injustice et de la jalousie. Selon eux, l'archange

Michel et les autres puissances célestes qui l'avaient précipité dans

l'abîme étaient de véritables démons, tandis que Lucifer, Belzébuth,

Astaroth, Aslarté, et tous les monstres de l'enfer étaient l'innocence

et la lumière même. Ils croyaient que le règne de Michel et de sa

glorieuse milice finirait bientôt, et que le diable serait réhabilité et

réintégré dans le ciel avec sa phalange maudite. Enfin ils lui rendaient

un culte impie, et s'abordaient les uns les autres en se disant: Que

celui à _qui on a fait tort_, c'est-à-dire celui qu'on a méconnu et

condamné injustement, _te salue_, c'est-à-dire, te protège et t'assiste.

--Eh bien, dit Amélie en riant aux éclats, voilà ma chère Nina sous des

auspices bien favorables, et je ne serais pas étonnée qu'il fallût

bientôt en venir avec elle à des exorcismes pour détruire l'effet des

incantations de Zdenko.»

Consuelo fut un peu émue de cette plaisanterie. Elle n'était pas bien

sûre que le diable fût une chimère, et l'enfer une fable poétique. Elle

eût été portée à prendre au sérieux l'indignation et la frayeur du

chapelain, si celui-ci, scandalisé des rires d'Amélie, n'eût été, en ce

moment, parfaitement ridicule. Interdite, troublée dans toutes les

croyances de son enfance par cette lutte où elle se voyait lancée, entre

la superstition des uns et l'incrédulité des autres, Consuelo eut, ce

soir-là, beaucoup de peine à dire ses prières. Elle cherchait le sens de

toutes ces formules de dévotion qu'elle avait acceptées jusque-là sans

examen, et qui ne satisfaisaient plus son esprit alarmé. «A ce que j'ai

pu voir, pensait-elle, il y a deux sortes de dévotions à Venise. Celle

des moines, des nonnes, et du peuple, qui va trop loin peut-être; car

elle accepte, avec les mystères de la religion, toutes sortes de

superstitions accessoires, l'_Orco_ (le diable des lagunes), les

sorcières de Malamocco, les chercheuses d'or, l'horoscope, et les voeux

aux saints pour la réussite des desseins les moins pieux et parfois les

moins honnêtes: celle du haut clergé et du beau monde, qui n'est qu'un

simulacre; car ces gens-là vont à l'église comme au théâtre, pour

entendre la musique et se montrer; ils rient de tout, et n'examinent

rien dans la religion, pensant que rien n'y est sérieux, que rien n'y

oblige la conscience, et que tout est affaire de forme et d'usage.

Anzoleto n'était pas religieux le moins du monde; c'était un de mes

chagrins, et j'avais raison d'être effrayée de son incrédulité. Mon

maître Porpora ... que croyait-il? je l'ignore. Il ne s'expliquait point

là-dessus, et cependant il m'a parlé de Dieu et des choses divines dans

le moment le plus douloureux et le plus solennel de ma vie. Mais quoique

ses paroles m'aient beaucoup frappée, elles n'ont laissé en moi que de

la terreur et de l'incertitude. Il semblait qu'il crût à un Dieu jaloux

et absolu, qui n'envoyait le génie et l'inspiration qu'aux êtres isolés

par leur orgueil des peines et des joies de leurs semblables. Mon coeur

désavoue cette religion sauvage, et ne peut aimer un Dieu qui me défend

d'aimer. Quel est donc le vrai Dieu? Qui me l'enseignera? Ma pauvre mère

était croyante; mais de combien d'idolâtries puériles son culte était

mêlé! Que croire et que penser? Dirai-je, comme l'insouciante Amélie,

que la raison est le seul Dieu? Mais elle ne connaît même pas ce

Dieu-là, et ne peut me l'enseigner; car il n'est pas de personne moins

raisonnable qu'elle. Peut-on vivre sans religion? Alors pourquoi vivre?

En vue de quoi travaillerais-je? en vue de quoi aurais-je de la pitié,

du courage, de la générosité, de la conscience et de la droiture, moi

qui suis seule dans l'univers, s'il n'est point dans l'univers un Être

suprême, intelligent et plein d'amour, qui me juge, qui m'approuve, qui

m'aide, me préserve et me bénisse? Quelles forces, quels enivrements

puisent-ils dans la vie, ceux qui peuvent se passer d'un espoir et d'un

amour au-dessus de toutes les illusions et de toutes les vicissitudes

humaines?

«Maître suprême! s'écria-t-elle dans son coeur, oubliant les formules de

sa prière accoutumée, enseigne-moi ce que je dois faire. Amour suprême!

enseigne-moi ce que je dois aimer. Science suprême! enseigne-moi ce que

je dois croire.»

En priant et en méditant de la sorte, elle oublia l'heure qui

s'écoulait, et il était plus de minuit lorsque avant de se mettre au

lit, elle jeta un coup d'oeil sur la campagne éclairée par la lune. La

vue qu'on découvrait de sa fenêtre était peu étendue, à cause des

montagnes environnantes, mais extrêmement pittoresque. Un torrent

coulait au fond d'une vallée étroite et sinueuse, doucement ondulée en

prairies sur la base des collines inégales qui fermaient l'horizon,

s'entr'ouvrant çà et là pour laisser apercevoir derrière elles d'autres

gorges et d'autres montagnes plus escarpées et toutes couvertes de noirs

sapins. La clarté de la lune à son déclin se glissait derrière les

principaux plans de ce paysage triste et vigoureux, où tout était

sombre, la verdure vivace, l'eau encaissée, les roches couvertes de

mousse et de lierre.

Tandis que Consuelo comparait ce pays à tous ceux qu'elle avait

parcourus dans son enfance, elle fut frappée d'une idée qui ne lui était

pas encore venue; c'est que cette nature qu'elle avait sous les yeux

n'avait pas un aspect nouveau pour elle, soit qu'elle eût traversé

autrefois cette partie de la Bohême, soit qu'elle eût vu ailleurs des

lieux très-analogues. «Nous avons tant voyagé, ma mère et moi, se

disait-elle, qu'il n'y aurait rien d'étonnant à ce que je fusse déjà

venue de ce côté-ci. J'ai un souvenir distinct de Dresde et de Vienne.

Nous avons bien pu traverser la Bohême pour aller d'une de ces capitales

à l'autre. Il serait étrange cependant que nous eussions reçu

l'hospitalité dans quelque grange du château où me voici logée comme une

demoiselle d'importance; ou bien que nous eussions gagné, en chantant,

un morceau de pain à la porte de quelqu'une de ces cabanes où Zdenko

tend la main et chante ses vieilles chansons; Zdenko, l'artiste

vagabond, qui est mon égal et mon confrère, bien qu'il n'y paraisse

plus!»

En ce moment, ses regards se portèrent sur le Schreckenstein, dont on

apercevait le sommet au-dessus d'une éminence plus rapprochée, et il lui

sembla que cette place sinistre était couronnée d'une lueur rougeâtre

qui teignait faiblement l'azur transparent du ciel. Elle y porta toute

son attention, et vit cette clarté indécise augmenter, s'éteindre et