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«Je commence à craindre, dit le chapelain un peu mécontent de la

nouvelle alerte qu'on venait de lui donner, que la signora Porporina ne

soit la dupe de ses propres illusions ...»

--Non, monsieur le chapelain, répondit vivement Consuelo, personne ici

n'en a moins que moi.

--Et personne n'a plus de force et de dévouement, c'est la vérité,

reprit le bonhomme; mais dans votre ardente espérance, vous croyez,

signora, voir des indices où il n'y en a malheureusement point.

--Mon père, dit la chanoinesse, la Porporina est brave comme un lion, et

sage comme un docteur. Si elle a vu Zdenko, Zdenko est venu ici. Il faut

le chercher dans toute la maison; et comme tout est bien fermé, Dieu

merci, il ne peut nous échapper.»

On réveilla les autres domestiques, et on chercha de tous côtés. Il n'y

eut pas une armoire qui ne fût ouverte, un meuble qui ne fût dérangé. On

remua jusqu'au fourrage des immenses greniers. Hanz eut la naïveté do

chercher jusque dans les larges bottes du baron. Zdenko ne s'y trouva

pas plus qu'ailleurs. On commença à croire que Consuelo avait rêvé; mais

elle demeura plus persuadée que jamais qu'il fallait trouver l'issue

mystérieuse du château, et elle résolut de porter à cette découverte

toute la persévérance de sa volonté. A peine eut-elle pris quelques

heures de repos qu'elle commença son examen. Le bâtiment qu'elle

habitait (le même où se trouvait l'appartement d'Albert) était appuyé et

comme adossé à la colline. Albert lui-même avait choisi et fait arranger

son logement dans cette situation pittoresque qui lui permettait de

jouir d'un beau point de vue vers le sud, et d'avoir du côté du levant

un joli petit parterre en terrasse, de plain-pied avec son cabinet de

travail. Il avait le goût des fleurs, et en cultivait d'assez rares sur

ce carré de terres rapportées au sommet stérile de l'éminence. La

terrasse était entourée d'un mur à hauteur d'appui, en larges pierres de

taille, assis sur des rocs escarpés, et de ce belvédère fleuri on

dominait le précipice de l'autre versant et une partie du vaste horizon

dentelé du Boehmerwald. Consuelo, qui n'avait pas encore pénétré dans ce

lieu, en admira la belle position et l'arrangement pittoresque; puis

elle se fit expliquer par le chapelain à quel usage était destinée cette

terrasse avant que le château eût été transformé, de forteresse, en

résidence seigneuriale.

«C'était, lui dit-il, un ancien bastion, une sorte de terrasse

fortifiée, d'où la garnison pouvait observer les mouvements des troupes

dans la vallée et sur les flancs des montagnes environnantes. Il n'est

point de brèche offrant un passage qu'on ne puisse découvrir d'ici.

Autrefois une haute muraille, avec des jours pratiqués de tous côtés,

environnait cette plate-forme, et défendait les occupants contre les

flèches ou les balles de l'ennemi.

--Et qu'est-ce que ceci? demanda Consuelo en s'approchant d'une citerne

située au centre du parterre, et dans laquelle on descendait par un

petit escalier rapide et tournant.

--C'est une citerne qui fournissait toujours et en abondance une eau de

roche excellente aux assiégés; ressource inappréciable pour un château

fort!

--Cette eau est donc bonne à boire? dit Consuelo en examinant l'eau

verdâtre et mousseuse de la citerne. Elle me paraît bien trouble.

--Elle n'est plus bonne maintenant, ou du moins elle ne l'est pas

toujours, et le comte Albert n'en fait usage que pour arroser ses

fleurs. Il faut vous dire qu'il se passe depuis deux ans dans cette

fontaine un phénomène bien extraordinaire. La source, car c'en est une,

dont le jaillissement est plus ou moins voisin dans le coeur de la

montagne, est devenue intermittente. Pendant des semaines entières le

niveau s'abaisse extraordinairement, et le comte Albert fait monter, par

Zdenko, de l'eau du puits de la grande cour pour arroser ses plantes

chéries. Et puis, tout à coup, dans l'espace d'une nuit, et quelquefois

même d'une heure, cette citerne se remplit d'une eau tiède, trouble

comme vous la voyez. Quelquefois elle se vide rapidement; d'autres fois

l'eau séjourne assez longtemps et s'épure peu à peu, jusqu'à devenir

froide et limpide comme du cristal de roche. Il faut qu'il se soit passé

cette nuit un phénomène de ce genre; car, hier encore, j'ai vu la

citerne claire et bien pleine, et je la vois en ce moment trouble comme

si elle eût été vidée et remplie de nouveau.

--Ces phénomènes n'ont donc pas un cours régulier?

--Nullement, et je les aurais examinés avec soin, si le comte Albert,

qui défend l'entrée de ses appartements et de son parterre avec l'espèce

de sauvagerie qu'il porte en toutes choses, ne m'eût interdit cet

amusement. J'ai pensé, et je pense encore, que le fond de la citerne est

encombré de mousses et de plantes pariétaires qui bouchent par moments

l'accès à l'eau souterraine, et qui cèdent ensuite à l'effort du

jaillissement.

--Mais comment expliquez-vous la disparition subite de l'eau en d'autres

moments?

--A la grande quantité que le comte en consomme pour arroser ses fleurs.

--Il faudrait bien des bras, ce me semble, pour vider cette fontaine.

Elle n'est donc pas profonde?

--Pas profonde? Il est impossible d'en trouver le fond!

--En ce cas, votre explication n'est pas satisfaisante, dit Consuelo,

frappée de la stupidité du chapelain.

--Cherchez-en une meilleure, reprit-il un peu confus et un peu piqué de

son manque de sagacité.

--Certainement, j'en trouverai une meilleure, pensa Consuelo vivement

préoccupée des caprices de la fontaine.

--Oh! si vous demandiez au comte Albert ce que cela signifie, reprit le

chapelain qui aurait bien voulu faire un peu l'esprit fort pour

reprendre sa supériorité aux yeux de la clairvoyante étrangère, il vous

dirait que ce sont les larmes de sa mère qui se tarissent et se

renouvellent dans le sein de la montagne. Le fameux Zdenko, auquel vous

supposez tant de pénétration, vous jurerait qu'il y a là dedans une

sirène qui chante fort agréablement à ceux qui ont des oreilles pour

l'entendre. A eux deux ils ont baptisé ce puits _la Source des pleurs_.

Cela peut être fort poétique, et il ne tient qu'à ceux qui aiment les

fables païennes de s'en contenter.

--Je ne m'en contenterai pas, pensa Consuelo, et je saurai comment ces

pleurs se tarissent.

--Quant à moi, poursuivit le chapelain, j'ai bien pensé qu'il y avait

une perte d'eau dans un autre coin de la citerne....

--Il me semble que sans cela, reprit Consuelo, la citerne, étant le

produit d'une source, aurait toujours débordé.

--Sans doute, sans doute, reprit le chapelain, ne voulant pas avoir

l'air de s'aviser de cela pour la première fois; il ne faut pas venir de

bien loin pour découvrir une chose aussi simple! Mais il faut bien qu'il